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  • "Aimer et ne rien dire est le plus grand des péchés"

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    Les éditions Anne Carrière ont fait paraître en cette rentrée d'automne un bijou de littérature dans la lignée de Féroces et Arrive un vagabond. Il s'agit de La chute des princes, le nouveau roman de Robert Goolrick. Nous avons adoré ce livre, et grâce à la complicité de son éditeur français, Stephen Carrière, nous avons obtenu de ce grand écrivain américain, une interview exclusive par le biais de 6 questions transmises par mail. Robert Goolrick a eu la gentillesse de nous répondre, et ce geste d'une grande élégance nous a très profondément touché.

    En voici donc, chers ami(e)s gâté(e)s de la librairie des Cordeliers, le contenu. Où l'on apprend pourquoi Goolrick n'est ni Bret Easton Ellis ni Jay McInerney, et pourquoi les libraires sont des héros !

    Libraire : " Robert Goolrick, vous revenez avec La chute des princes sur cette Amérique des années 80 où, dans certaines classes de la société, l'argent triomphait avec une morgue inouïe. De mon expérience de lecteur, sur la même période, me viennent en tête très vite deux noms : ceux de Bret Easton Ellis et  de Jay McInerney. Pourquoi être à votre tour revenu sur cette période que vous avez bien connue ? Qu'est-ce qui n'avait pas été dit selon vous par  Ellis et McInerney, ou, pour le dire autrement, en quoi votre regard est-il différent du leur ?

    Goolrick : Tout d’abord, Ellis et McInerney ont écrit “à chaud”, précisément pendant ces années 80. Ils appartenaient à cette génération, et ils étaient aussi décadents que les autres. C’était une culture de la célébrité dont ils en ont sû profiter. Ils n’avaient aucun recul sur l’époque. La poésie, comme l’a écrit Wordsworth est “l’émotion convoquée avec sérénité.” Je voulais un portrait plus poétique de cette période, avec du recul. Non pas simplement montrer ce qui se passait, mais dire aussi les conséquences de nos actions, des nos illusions et de nos désirs. D’autre part ni l’un ni l’autre n’ont écrit sur la sinistre apparition du SIDA. Un jour tout était fête, et le lendemain c’était la mort et tragédie tout autour de soi. A présent, les jeunes ont oublié. Ils n’ont aucun moyen de connaître l’impact terrible de la maladie sur New York. Cette tristesse qui ne disparaissait pas, et qui dure encore aujourd’hui. Je voulais qu’il en reste une trace, pour eux, pour leur montrer à la fois ce qu’ils ont manqué et ce qu’ils doivent à cette époque.

    Libraire : Votre livre est d'emblée porté par un profond sentiment de honte et de culpabilité. On a l'impression que vous avez écrit ce livre pour vous faire pardonner d'avoir participer à ce grand mouvement triomphant puis décadent. Comme une expiation. Pourquoi, à plus de trente années de distance ce poids vous pèse-t-il encore autant ?

    Je ne me sens pas particulièrement coupable. C’est une tristesse profonde que j’essaie de soulager. J’essaie de sauver une partie de ma jeunesse qui m’échappe. La plus grande partie du livre est vraie, ou composée de scènes vécues. C’est une chose horrible de repenser au début de sa vie et de ressentir ce poids de la tristesse et de la perte. Soudain, toucher une autre personne devenait toxique, et pour moi comme pour beaucoup de mes amis, ce caractère toxique n’a jamais disparu. Bien sûr nous étions vivants (et il reste la culpabilité du survivant) mais la tristesse avec laquelle nous vivons désormais l’a largement emporté. Le jeu auquel nous jouions n’est rien au regard de ce que nous avons perdu.goolrick,robert,chute,princes,anne,carrière,sida,sexe

    Libraire : Sida, drogue, alcool, excès en tous genres... ce livre est constellé de jeunes gens qui ont laissé leur peau sur la champ de bataille de ces années là. Vous, vous en êtes sorti et on a l'impression que vous vous demandez encore comment ? Et pourquoi vous ?

    Ma survie, c’était de la chance tout simplement. Ce n’était pas de la sagesse de ma part. On s’est  vraiment bien amusé, vraiment. Puis la joie a disparu, d’un coup, pas une seconde cela n’a cessé de nous manquer, et nous ne fumes plus jamais les mêmes. Ce n’est pas mon livre, c’est le livre de ma génération. Ses personnages étaient mes amis. Maintenant, je les ai perdus pour la plupart. Comme le dit en partie la dédicace de ce livre : Pour Billy Lux qui s’est évaporé. Et c’est ce qu’il a fait. Un jour il était là, et le suivant il ne l’était plus. J’ai écrit ce livre pour Billy Lux, et pour les milliers d’autres comme lui, essentiellement des hommes, qui avaient tout et se sont évaporés. Je suis encore là et j’en suis reconnaissant.

    Libraire : Ce livre n'est pas à proprement parler un roman. Il est davantage une traversée de ces années là, à travers une galerie de portraits absolument magnifiques. J'ai été bouleversé par Harrison, ce grand gaillard capable de remporter des marchés incroyables et qui se défenestre un jour au travail en apprenant qu'il est atteint du « cancer homosexuel », ou par Gulia, jeune fille discrète et très attachante qui succombera sans bruit à une overdose d'héroïne, ou enfin Holly, le travesti magnifique à la fin du livre dont les dernières paroles sont d'une beauté absolue. Ces princes là ont donc existé. Votre livre cherche-t-il à leur rendre enfin hommage ?

    Ils étaient mes frères et soeurs, mes amants, mes amis. Certains, que je n’ai rencontré qu’une fois, sont restés gravés dans ma mémoire pour leur beauté et leur grâce. Et j’ai écrit sur Holly parce qu’elle m’a enseigné la leçon la plus précieuse de ma vie: aimer et ne rien dire est le plus grand des péchés. C’est ma lettre d’amour à tous les hommes et femmes que j’ai aimés sans avoir pu le dire.

    Libraire : Vous n'avez jamais été trader à la différence du narrateur. Vous avez fait carrière, ces années là, dans le monde de la publicité où, on l'imagine sans mal, l'argent devait couler à flot là aussi. Pourquoi ce léger masque. Pourquoi ne pas avoir avancé tout à fait à découvert comme dans Féroces ?

    Bien que j’aie travaillé dans la pub pendant de nombreuses années et bien que ce domaine ne cesse de fasciner les gens (j’ignore pourquoi), je n’avais aucune envie d’écrire sur ce sujet. J’ai travaillé en publicité pour Goldman Sachs, et les jours passes à leurs côtés dans la salle des marchés furent les plus grosses montées d’adrénaline que j’aie jamais connues. Ils représentaient l’air du temps, la culture du succès qui régnait sur ces années, je voulais que mon héros – moi - prenne la vague la plus grosse de cette période, et cette vague là était incontestablement Wall Street. 

    Libraire : Dernière question, très intéressée... Votre narrateur, au moment d'écrire ces lignes est devenu librairie. Pourquoi libraire ? Un fantasme ? Un clin d’œil ?

    Cela semblait simplement parfait. Je voulais qu’il ait un métier qui soit le plus éloigné possible du jeu à haut risque de sa jeunesse, mais je voulais aussi que ce soit respectable et intelligent, quelque chose dont il pourrait enfin être fier à sa manière, simplement. Et je pense que les libraires sont des héros."

    Le libraire remercie mille fois son meilleur pote Soizic pour la traduction de cette interview. 

     

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    Chronique du libraire :

    Les larmes aux yeux, j’ai terminé la lecture fiévreuse de ce texte incroyablement lumineux de Robert Goolrick qui revient sur une période qu’il semble avoir trop bien connue : le New York des années 80 et ses abus déjà croisés dans les romans de McInerney. Trop de fric d’abord. Une avidité inouïe ! Trop de came ensuite, trop de sexe, trop d’alcool, l’excès pour seule limite et une morgue incroyable dans le regard posé sur le reste du monde qui n’est pas de la fête. Retour sur cette période à travers la confession d’un broker de Wall Street encore tout étonné, 30 ans plus tard d’être ressorti vivant de ces années de gloire puis de désolation où beaucoup ont laissé leur peau. L’écriture de Goolrick est touchée par la grâce d’un ange fitzeraldien. Une élégance incroyable pour faire le portrait de beautés overdosées, de courtiers au cynisme aveuglant et  de relations qui ressemblent à l’amitié et finissent la peau sur les os, la peur au ventre et le sida pour dernier frisson. Le retour de bâton fait un carnage. Nous ne les plaindrons pas, certes. Mais il y a tellement d’amour dans cette prose, comme dans ce portrait ultime d’un jeune travesti au grand cœur que, oui, la chute de ces princes est digne de nos larmes.