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29/08/2016

Et deux grandes lectures pour commencer cette rentrée littéraire !

mauviginier, continuer, minuitContinuer

Laurent Mauvignier

éd. de Minuit 17€

Parce que Samuel, son adolescent de fils, part à la dérive entre violence de bande et questionnements identitaires, Sybille entreprend avec lui un périple de 3 mois à travers le Kirghizistan sans vraiment lui laisser le choix. Ce n’est pas une très grande voyageuse mais elle parle le russe et dans cette ancienne république soviétique, elle saura se faire comprendre. Elle fait surtout le pari que  cette « excursion » à dos de cheval (l’un des derniers centres d’intérêt reconnus par son fils) saura les rapprocher. Le vent, le silence, les rencontres feront tout naturellement renaître la parole et la compréhension entre eux deux, loin de la vie citadine et d’un travail épuisant au centre hospitalier. Ce sera aussi une façon de montrer à Benoît, le père de Samuel dont elle s’est séparée il y a quelques années, qu’elle sait "faire face" loin des ricanements qu’il lui jette au visage à chacune de leurs rencontres.

Continuer raconte ce trajet parsemé d’embûches, de bonnes et moins bonnes rencontres, et de flashs back qui nous éclairent sur la vie de cette femme qui hésitait il y a 20 ans à peine, avant un quotidien de fatigue, entre une carrière d’écrivaine et de chirurgienne. Petit à petit, le regard de Samuel sur celle qui n’était jusqu’ici que sa mère va changer. Il va se charger de passé et de profondeur, le jeune homme prenant conscience que derrière cette mère, il y a une femme. Douce façon pour Laurent Mauvignier de montrer un enfant devenant homme à travers la perception bouleversée qu’un fils porte sur celle qui n’a jamais cessé d’être là pour lui, au point de finir par ne plus la voir.

Cette histoire finira-t-elle bien ? On le pense très longtemps. Presque jusqu’à la fin de ce livre dont le décor surprendra les lecteurs les plus fidèles de l’auteur de Des hommes. On ne attendait pas Mauvignier les pieds dans la boue à ce point, et pourtant nous voici en plein Nature wrinting à la française, perdus au milieu de nulle part dans un paysage tour à tour magnifique et inquiétant. Ce texte rappellera le Sukkwan Island de David Vann avec toutefois un ancrage contemporain beaucoup plus évident, en témoignent les échos douloureux aux attentats parisiens de ces derniers mois.

Retrouver Mauvignier avec un livre pareil est une vraie joie de lecteur que je vous invite à partager !

mabel, autours, macdonald, helen, fleuve, noirM pour Mabel

Helen Macdonald

trad. de l'anglais par Marie-Anne de Béru

éd. Fleuve noir 19.90€

Indéfinissable pour notre plus grand bonheur, M pour Mabel raconte le voyage dans le monde de la fauconnerie et - au-delà - de la sauvagerie animale, qu’Helen Macdonald va entreprendre à la mort de son père. Terrassée de douleur, elle qui depuis toute petite se passionne pour les rapaces et la littérature qui va avec, décide alors d’acheter un autour, une merveille de volatile réputé pour la brutalité de ses attaques. Manière aussi de rester en lien avec cepère trop subitement disparu, car la légende veut que ces oiseaux là établissent un pont entre le monde des vivants et celui des morts.

Le livre raconte cet apprentissage, et le retour à la vie après l’épreuve du deuil. Mais il est bien plus riche encore. Il est un éloge de la patience, un hommage à l’écrivain T.H. White, auteur oublié de L'épée ans la pierre (1938) dont Walt Disney tirera Merlin l'enchanteur et lui aussi amoureux fou des rapaces. Réflexion sur l’imaginaire médiéval dans l’Angleterre d'aujourd’hui, sur la violence des hommes et celle des animaux ce grand livre est pourtant une livre qui observe, comprend et apaise.

Je n’avais jamais rien lu quoique ce soit de semblable ! Moi qui n'aime ni les livres de deuil, ni les rapaces, j'ai DE-VO-RE Mpour Mabel !

12/10/2014

Une berceuse pour Ziad

berceau,laurrent,éric,minuit,maroc,adoptionBerceau de Eric Laurrent

éd. de Minuit 11,50€

C'est un de mes drames de libraire. Avoir un auteur que j'aime énormément, qui me semble à la fois à part et au-dessus de nombreuses gloires littéraires contemporaines, et que - par quel sortilège la chose est-elle possible ? - je ne sais pas vendre.

Gageons que Berceau, ce petit récit que font paraître les éditions de Minuit, saura conjurer le sort. Car voici un texte en forme de bijou qu’Éric Laurrent est aller tirer à même du récit de sa vie. L'histoire se résume en quelques mots : un couple choisit d'adopter un enfant au Maroc, dans un orphelinat de Rabat. La chose, qui devait être d'une assez grande simplicité, est devenue un brin plus kafkaïenne avec l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement islamiste dans le mouvement de révolte des « Printemps arabes », lequel s'est mis, du jour au lendemain à voir d'un très mauvais œil ses enfants partir à l'étranger entre les mains de mécréants, fusse en échange d'un amour et d'un confort assurés. Imprévue, cette décision politique va obliger Éric Laurrent et sa compagne Yassaman à s'établir dans la capitale marocaine d'avril 2012 à septembre 2013 le temps de régler leur situation.

Berceau, qui retrace cette période, est moins un livre né d'une colère de parents en butte à une volonté politique perçue à la fois comme absurde et blessante, que le récit d'un homme rendu tout à son enfant à la faveur d'une situation sans issue, lui qui ne devait pas devenir père et qui le devient pourtant en un instant lorsque Ziad lui adresse son premier sourire.

Composé de petits moments volés à cet orphelinat sans moyens, de notes juxtaposées ici et là comme extraites telles quelles du carnet qu'il porte en permanence sur lui, de réflexions nées d'une lecture attentive des récits bibliques ou de souvenirs attachés à la longue contemplation d’œuvres picturales qu'un geste du petit garçon éclaire soudain d'un jour nouveau, ce texte enchante surtout son lecteur, comme toujours avec Éric Laurrent, par une qualité d'écriture absolument exceptionnelle. Si ses phrases son parfois très longues, on ne saurait les faire plus courtes tant il faut reconnaître que cet écrivain là est un orfèvre du mot juste. Son écriture paraîtra précieuse, j'entends parfois même "pompeuse", et pourtant je ne lis rien, moi, avec autant de facilité. Rien ne m'enchante ni ne me fait jubiler davantage que des passages de cet acabit :

« Chaque fois qu'il aperçoit un fruit de forme ronde, Ziad voit en lui une balle ou, pour les plus gros d'entre eux, un ballon. Dans sa méconnaissance du monde, et plus particulièrement de tout ce qui touche à la botanique, les orangers sous lesquels nous passons lorsque nous nous promenons le long de certaines avenues du quartier lui semblent ainsi des sortes de présentoirs naturels offrant à profusion l'objet qui lui agrée le plus au monde. Aussi tend-il chaque fois vers leurs branches une main tremblante de convoitise, avant que de les regarder s'éloigner avec regret, voire désespoir en se tordant le coup dans sa poussette. Nous avons beau lui expliquer que ces sphères joliment colorées ne sont point manufacturées, mais produites par la terre, et ne rebondissent pas quand on les lance, mais s'écrasent au contraire, il ne comprend pas pourquoi nous le privons du plaisir de les manipuler. C'est son quotidien supplice de Tantale. »

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Éric Laurrent nous offre un récit d'une très grande pureté. Un texte d'amour, de compassion et de bonheur absolu tel que ni sa compagne ni lui même ne parviennent encore à y croire !

19/01/2011

LE BRUIT DE SOI

couv la peine bande son.jpgBertrand de La Peine avec Bande-son signe un deuxième roman précis et cohérent d’où  émergent, comme dans le précédent, quête de soi, art, passé trouble et lieux emblématiques.

 

Sven Langhens a quitté le Danemark  avec pinceaux, compagne et chevalet pour aller chercher au plus près la lumière arlésienne chère à Van Gogh. Très vite la Provence s’impose comme une évidence, comme une nécessité aussi, au risque de voir Gerda repartir vers le pays natal. Perdu dans une ancienne magnanerie, l’artiste va peu à peu délaisser la peinture pour capturer les sons que la nature nous cache et révéler ainsi ce qui ne s’entend pas. De sa première présentation à la fête votive du village, au prestige des plus grands musées, le succès et le renom lui tombe vite dessus sans crier gare et Sven commence à se précipiter. La rupture nécessaire viendra d’un vol assourdissant d’ULM l’obligeant à rejoindre Paris et délaisser pour un temps son projet d’exposition  à l’abbaye de Montdragon, futur haut lieu du son contemporain.

Dans leur appartement où il a l’habitude de retrouver Gerda, à défaut d’amour la rupture se prolonge par de multiple Post-it sur lesquels elle lui annonce qu’elle ne viendra plus. Derrière les quelques cartons qu’elle a laissés, une vieille malle de famille inviolée depuis des lustres protège une des roses des sables ayant inspirée Paul Klee, ami de son grand-père peintre, et un Traité des « singstein », le chant des pierres, écrit par un certain M.Rudolf Erich Raspe, auteur des premières aventures du Baron de Münchhausen. La  coïncidence est trop belle, il décide de partir presque aussitôt en Irlande dans la demeure où a résidé Raspe, génie fantasque et controversé, qui a légué à sa descendance une amusante folie douce. Une fois là-bas, le lieu s’avère unique et Sven se lance dans un jeu de pistes qui le conduira à découvrir «le portrait d’un homme qui se fuit, d’un homme qui cherche à se mentir reniant son passé de savant reconnu ».

Finalement  Sven ne trouvera qu’un miroir, mais quel miroir : un de ceux qui font chanter « les veines de cristal », qui s’approprient le silence afin de révéler ce que nous sommes.

Une belle confirmation.