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04/01/2014

Gros gros gros coups de cœur du début d'année !

kerangal, vivants, réparer, maylis, verticales, don, organesRéparer les vivants de Maylis de Kerangal

éd. Verticales, 18.90

En 2010 Maylis de Kerangal avait écrit Naissance d'un pont (éd. Verticales et Folio) , un roman passionnant qui racontait la construction d'un pont et la vie des hommes et des femmes qui agissaient pour sa construction au fur et à mesure que ceux-ci entraient dans ce mouvement bâtisseur. Elle racontait donc un mouvement, une trajectoire depuis la rive d'un fleuve vers la rive opposée.

Voici à présent avec le magnifique Réparer les vivants l’histoire d’un cœur qui change de corps. Qui quitte accidentellement, au petit matin d'une sortie de route, celui d’un jeune homme plein de vie, et trouve refuge, le soir venu, dans celui d’une femme d’une cinquantaine d’années qui finissait par ne plus y croire.

Ce livre est donc l’histoire d’une trajectoire. Et comme une pierre plate lancée sur l’eau d’une certaine manière produit des ricochets, provoquant à chaque rebond un fracas sur l’onde, Maylis de Kerangal suit ce parcours au plus près de celles et ceux que ce cœur kerangal, maylis, réparer, vivants, verticalesébranle. Avec une grande pudeur, et sans jamais ne rien épargner à son lecteur, elle convoque la douleur des parents et de l’amour confrontés à l’irrémédiable disparition. Et la question du don, qui est aussitôt posée. Urgente. Elle raconte la mécanique médicale qui se met en branle. Suite de gestes magnifiques et fragiles accomplis par des femmes et des hommes qui se raccrochent à leur art pour donner le meilleur d’eux-mêmes.

Réparer les vivants va marquer cette année littéraire, c'est certain. Maylis de Kerangal prend place avec ce livre auprès d'écrivains comme Jérôme Ferrari, Laurent Mauvignier ou Emmanuel Carrère qui donnent eux aussi, à présent, ce qu'ils ont de meilleur. Et c'est beau.

C’est tellement bien écrit, on ne devrait pas pleurer comme ça.

fusaro, philippe, aimer, fatigue, olivierAimer Fatigue de Philippe Fusaro

éd. de l'Olivier,15€

Il y a plusieurs façons de faire avec les clichés. On peut y céder sans s’en rendre compte. On peut se montrer plus malin qu’eux et briller à leurs dépend. Et puis on peut faire comme Philippe Fusaro dans Aimer fatigue : les magnifier.

Tanger au début des années 70. L’hôtel Minzah est le lieu où se sont déjà trouvés, quand le roman commence, Lulù, jeune actrice italienne en manque de rôle, etLa Spia, espion à la petite semaine qui est justement en train de lui vernir les ongles des pieds au rouge carmin. Dans la chambre d’à côté, un écrivain américain, malheureux comme la mort s’est, comme chaque soir, assommé de rhum-coco et de barbituriques. Et voilà planté le décor en carton pâte : une actrice, un espion, un écrivain avec pour cadre un superbe hôtel.

Il se dégage pourtant immédiatement un charme incroyable de ce roman de Fusaro qui s’applique, avec la petite musique qui lui sert d’écriture, à rendre avec sensualité l’histoire d’une complicité solaire. Une chaleur bienfaisante, une main sur l’épaule, des petits riens qui par petites touches, relèvent l’écrivain en détresse. Tout semblait donc foutu, et un ami paraît. On peut donc faire l'amour comme on fait l'amitié...

Un vrai bonheur de roman ce Aimer fatigue qui se lit le sourire aux lèvres.

louis, edouard, bellegueule, eddy, finir, seuil, homosexualitéEn finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis

Ed. du Seuil, 17€

« Il est bizarre Eddy avec ses manières de tapette. Il pleure tout le temps ! Pourquoi il est comme ça ? Il fout la honte à toute la famille ! C’est un mec oui ou merde ?! Y peut pas arrêter avec ses grands gestes de folle ? »

En fait, c’est la stupéfaction qui demeure longtemps encore après avoir refermé En finir avec Eddy Bellegueule. L’impression d’avoir lu un livre écrit avec un sentiment de nécessité comme on en rencontre rarement. Ce qui reste, c’est cette impression d’avoir traversé un roman d’un autre siècle, embourbé dans une France d’avant, une France que l’on ne veut plus voir, dont on aurait un peu honte et dont il n’y a vraiment aucune raison d’être fier. Une France refoulée qu’Edouard Louis nous balance magnifiquement en pleine figure et que l’on a tellement de mal à admettre comme contemporaine à la notre. Et pourtant ! Toute la misère de ce roman s’est épanouie en Picardie durant la grosse dizaine d’années qui vient de passer…

Car Eddy Bellegueule a bel et bien existé. Eddy Bellegueule, c’était le nom d’Edouard Louis, l’auteur de ce livre, avant qu’il n’en change. Il a grandi dans un village oublié, au sein d’une famille recomposée de sept enfants, survivant tant bien que mal avec 700€ d’allocations. Une indigence de moyens qui n’avait d’équivalent que la crasse intellectuelle et sentimentale prospèrant sous ce toit. Des gens simples, fiers de l’être en apparence. Une mère qui ne « joue pas à la Madame », un père qui n’aime ni les pédés ni les arabes sans en voir beaucoup dans les environs d’ailleurs. Il s’agit surtout de gens qui ne s’aiment pas, qui ne savent pas aimer, comme s’ils étaient amputés des sentiments. Et cette douleur les fait énormément souffrir. Trop de poids pèse sur eux. Trop de conventions de classe leur colle à la peau comme cette inévitable odeur de frittes. Comment pourraient-ils donc reconnaître et admettre qu’une « tapette » vit parmi eux ? Eddy Bellegueule va devoir trahir tout un univers pour devenir Edouard Louis, et assumer envers et contre tout l’homme qu’il a toujours été.

Un premier roman d'une force et d'une maîtrise impressionnante par un auteur de 22 ans.

 

mingarelli, stock, homme, soifL'homme qui avait soif d'Hubert Mingarelli

éd. Stock, 16€
 

Lire un roman d’Hubert Mingarelli c’est avoir la certitude de ne pas être déçu. Un plaisir brut taillé par les mots qui aiguisent les sens.

Voici l’histoire d’Hisao : l’homme qui avait soif à force de manquer d’eau dans les montagnes japonaises où il s’était terré avec son ami Takeshi pour se cacher des bombardements américains. Ils s’y croyaient «protégés des ombres» pourtant la poussière et l’obscurité auront raison des deux soldats. Takeschi y laissera la vie. Pour Hisao il s’agira de fuir les ténèbres. Démobilisé mais hanté par la figure de son double, il part rejoindre sa future épouse encore inconnue avec pour tout bagage un œuf de jade comme cadeau de mariage. Mais le train s’arrête et le goutte à goutte d’un robinet extérieur le force à obéir à la soif qui le domine.

Et Hisao court derrière le train qui redémarre, il court derrière une promesse et au devant des cauchemars qui l’oppressent.

De gares en rencontres il touchera au but sans parvenir à s’éloigner de son traumatisme. Certes le thème est grave mais le texte est lui d’une légèreté et d’une puissance telles qu’il s’en dégage une immense force poétique.

Hubert Mingarelli habite ses personnages, les connait suffisamment pour pouvoir nous les décrire le plus précisément du monde en seulement trois mots.

Toute la pudeur, l’humilité et le talent d’un de nos plus grands auteurs en seulement 155 pages. Chapeau bas.