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04/10/2010

Le livre Choc !!!

Comment parler d'un livre pareil quand on est encore sous le choc de ses dernières pages, quand on reste le coeur serré en plein milieu de la nuit à tourner et retourner entre ses mains cet objet littéraire explosif aux apparences pourtant tellement anodines ?

Féroces. Le titre, en français, est en fait très mal choisi. Robert Goolrick avait intitulé ce roman en9782843375798FS.gif anglais : La fin du monde telle que je l'ai connue : scènes d'une vie, annonçant d'emblée le caractère autobiographique de son entreprise tout en lui conférant une note élégante et tragique. 

Les années 50 en Virginie. La famille Goolrick semble vivre dans un état de joie permanent, réalisation parfaite de ce que la société américaine d'alors peut produire de plus achevé. Les Goolrick ont plein d'amis qu'ils reçoivent où visitent quasi quotidiennement, des robes et des costumes d'une très grande élégance pour habiller leur réputation d'infatigables noceurs et un esprit d'un charme fou qui font d'eux les personnes indispensables à avoir dans un carnet d'adresses digne de ce nom. Ils singent la vie telle qu'ils la lisent dans la revue du New Yorker qui leur sert de référence indépassable, ils lisent les romans de John Cheever ou de Updike, apportent un soin tout particulier à l'élaboration de leur jardin et achètent des quantités de glace pillée pour rafraichir les dizaines de cocktails à venir. En apparence, ces Goolrick là, avec leurs trois enfants, nagent dans le bonheur. Il y a cependant une règle chez eux que chacun se garde d'outrepasser : on ne parle jamais à l'extérieur de ce qui se passe dans la maison.

On ne parle pas des mille et une astuces pour vivre au-dessus de leurs moyens en tapant à droite et à gauche ces quelques précieux dollars qui leur permettront d'organiser, ce soir encore, un  de ces apéritifs délicieux qui font leur réputation. On ne dit rien des doses d’anxiolytiques dont ils se nourrissent pour garder le cap jusqu'à leur prochaine soirée. Rien non plus de l'état permanent de gueule de bois dans lequel ils vivent, le plus souvent incapables de répondre aux demandes d'amour de leurs propres enfants, se montrant même à l'occasion parfaitement cruels avec eux en société pour le bonheur d'un trait d'esprit. Et puis il y a ce secret. Il y a surtout ce secret. Cette chose abominable dont il ne faudra jamais parler ou sinon " des choses terribles arriveront".

Un des chapitres de Féroces s'intitule L'été de nos suicides. Où l'on lit pendant une vingtaine de pages insoutenables comment Robert Goolrick est tombé à l'âge de trente ans au plus profond d'une dépression suicidaire durant laquelle il s'est appliqué, pendant de longues semaines , avec une "jouissance érotique", à s'auto-mutiler en se coupant les veines chaque fois un peu plus profondément. Ce chapitre central est d'une force terrible. Il plonge le lecteur dans un profond sentiment de compassion envers cet inconnu de papier dont on ignorait jusqu'à l'existence avant d'avoir ouvert ce livre, et l'oblige à se demander ce qui a donc poussé donc  ce type à en venir à de pareilles extrémités. 

Quel est ce secret pourri qui empoisonne en silence la vie des Goolrick ?  Vous ne l'apprendrez qu'à la toute  fin du livre, révélation bouleversante qui vous pousse à penser, avec le narrateur malheureux de cette histoire magnifiquement écrite : "Comment ont-ils fait pour continuer, sachant ce qu'ils savaient, et chacun sachant ce que l'autre savait ?"