Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

andrre a michaud

  • Faire du beau avec du laid

    26904799_10215261422514560_5836519244247014962_n.jpgBONDREE

    ANDREE A. MICHAUD
    Ed. Rivages/Noir

    7.90€

     

    Ça commence par le fredonnement d'une chanson A Whiter Shade of Pale, « un air de jeune fille saoule » ivre bercée par les ondulations des arbres la nuit et la langueur de l'alcool « dans les feux étincelants de l'été 67 ».
    C'est là, dans les bois entourant Boundary Pound, un lac situé à la frontière entre le Québec et le Maine rebaptisé Bondrée, que le corps saisi d'effroi, le corps sans vie de Zaza Mulligan est retrouvé, la jambe sectionnée par un vieux piège à ours, déchirée par la rouille.
    Là, dans ces étendues vertes et pénétrantes presque irréelles que les légendes et les fantômes du passé refont surface, qu'un trappeur du nom de Pierre Landry signa naguère, dit-on, un pacte de sang avec la forêt et mit fin à ses jours en se pendant dans sa cabane pour une femme qu'il avait aimé.
    Un accident. Un dramatique accident. « Poor little girl ». Il faudrait s'y résoudre et la petite communauté de Bondrée se souviendrait toujours de « l'indolence bronzée de Boundary que rien n'aurait pu assombrir […] car c'était le Summer of Love clamait Zaza Mulligan pendant que Sissy Morgan entonnait Lucy in the Sky et Franky-Frenchie Lamar, munie d'un cerceau orangé, dansait le hula hoop »
    Il faudrait encore que le père éploré de Sissy Morgan étreigne le corps pâle de sa fille au fond d'une clairière et que celle-ci succombe au même blessure que sa cousine « Pareilles dans la vie, pareilles dans la mort » pour que l'inspecteur Michaud et tous les hommes réunis sous le ciel froid de Bondrée concluent que l'horreur qu'ils avaient sous les yeux n'était pas l’œuvre d'une coïncidence mais d'un tueur, un monstre, un voisin, alimentant les rumeurs et les soupçons.
    Pour quelle raison autre que la beauté provocante de ces deux jeunes filles ? Cette question hanterait Bondrée pour longtemps et l'esprit tourmenté des inspecteurs Michaud et Cusak.

    Il y a ces polars, vous voyez de quels polars je veux parler. Ces Ellroy, ces Tim O'Brien, ces James Crumley, ces romans noirs dont on a lu un jour les premières pages convaincu que l'enquête ou l'intrigue policière n'aurait plus jamais d'importance à nos yeux au regard du style, de l'écriture et des fragilités existentielles qui habitent ces textes et leurs personnages de papier - les victimes du couperet final, la bête humaine comme les âmes errantes qui ont sombrées une fois et pour toujours dans les abîmes d'une scène de crime. Bondrée en est.

    Et je n'ai pas beaucoup de mal à dire qu'il s'agit sans doute d'un des plus grands polars que j'ai lu en cette fin d'année 2017. Dire combien cette histoire s'est insinuée en moi. Le lac Boundary Pound, ces forêts s'étendant à perte de vue, la rivière Moose et les montagnes alentours, ce décor de carte postale comme surgit d'un songe, des souvenirs d'une gamine qui se remémore et d'un été où l'enfance, l'innocence et la placidité ont foutu le camp pour basculer dans l'horreur et les replis de l'âme humaine. Foutu l'amour. Foutu la paix. Foutu la vie. Combien pourtant j'ai aimé la jeunesse, l'insouciance et l'air désinvolte de Zaza et Sisi qui disaient « foc » à la morgue et au monde entier ! Combien j'ai partagé la détresse et l'abattement des habitants de Bondrée. Combien le visage angélique de ces deux jeunes filles et leurs corps meurtris ont hanté mon esprit et celui des inspecteurs Michaud et Cusak, alimentant nos ressentiments, notre haine, notre soif de vengeance envers ce grand ravissement. Combien tous ces personnages m'ont marqué. Michaud chuchotant à l'oreille des morts. Le légiste Mordecai récitant du Shakespeare aux cadavres qui lui sont confiés. Combien la langue, l'écriture de l'auteure dans son mélange de français, d'anglais et d'argot québécois m'a paru si belle et si sensuelle, parcourue tout du long d'une brume et d'une lumière fantasmagoriques.

    Du beau avec du laid, voilà ce qu'a fait Andrée A. Michaud de Bondrée. Une charogne. Un tableau mélancolique. Le jour enseveli où la pluie ne peut effacer tous les souvenirs. Un roman d'atmosphère d'une poésie noire et sublime.

     

    Allan