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12/10/2014

Une berceuse pour Ziad

berceau,laurrent,éric,minuit,maroc,adoptionBerceau de Eric Laurrent

éd. de Minuit 11,50€

C'est un de mes drames de libraire. Avoir un auteur que j'aime énormément, qui me semble à la fois à part et au-dessus de nombreuses gloires littéraires contemporaines, et que - par quel sortilège la chose est-elle possible ? - je ne sais pas vendre.

Gageons que Berceau, ce petit récit que font paraître les éditions de Minuit, saura conjurer le sort. Car voici un texte en forme de bijou qu’Éric Laurrent est aller tirer à même du récit de sa vie. L'histoire se résume en quelques mots : un couple choisit d'adopter un enfant au Maroc, dans un orphelinat de Rabat. La chose, qui devait être d'une assez grande simplicité, est devenue un brin plus kafkaïenne avec l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement islamiste dans le mouvement de révolte des « Printemps arabes », lequel s'est mis, du jour au lendemain à voir d'un très mauvais œil ses enfants partir à l'étranger entre les mains de mécréants, fusse en échange d'un amour et d'un confort assurés. Imprévue, cette décision politique va obliger Éric Laurrent et sa compagne Yassaman à s'établir dans la capitale marocaine d'avril 2012 à septembre 2013 le temps de régler leur situation.

Berceau, qui retrace cette période, est moins un livre né d'une colère de parents en butte à une volonté politique perçue à la fois comme absurde et blessante, que le récit d'un homme rendu tout à son enfant à la faveur d'une situation sans issue, lui qui ne devait pas devenir père et qui le devient pourtant en un instant lorsque Ziad lui adresse son premier sourire.

Composé de petits moments volés à cet orphelinat sans moyens, de notes juxtaposées ici et là comme extraites telles quelles du carnet qu'il porte en permanence sur lui, de réflexions nées d'une lecture attentive des récits bibliques ou de souvenirs attachés à la longue contemplation d’œuvres picturales qu'un geste du petit garçon éclaire soudain d'un jour nouveau, ce texte enchante surtout son lecteur, comme toujours avec Éric Laurrent, par une qualité d'écriture absolument exceptionnelle. Si ses phrases son parfois très longues, on ne saurait les faire plus courtes tant il faut reconnaître que cet écrivain là est un orfèvre du mot juste. Son écriture paraîtra précieuse, j'entends parfois même "pompeuse", et pourtant je ne lis rien, moi, avec autant de facilité. Rien ne m'enchante ni ne me fait jubiler davantage que des passages de cet acabit :

« Chaque fois qu'il aperçoit un fruit de forme ronde, Ziad voit en lui une balle ou, pour les plus gros d'entre eux, un ballon. Dans sa méconnaissance du monde, et plus particulièrement de tout ce qui touche à la botanique, les orangers sous lesquels nous passons lorsque nous nous promenons le long de certaines avenues du quartier lui semblent ainsi des sortes de présentoirs naturels offrant à profusion l'objet qui lui agrée le plus au monde. Aussi tend-il chaque fois vers leurs branches une main tremblante de convoitise, avant que de les regarder s'éloigner avec regret, voire désespoir en se tordant le coup dans sa poussette. Nous avons beau lui expliquer que ces sphères joliment colorées ne sont point manufacturées, mais produites par la terre, et ne rebondissent pas quand on les lance, mais s'écrasent au contraire, il ne comprend pas pourquoi nous le privons du plaisir de les manipuler. C'est son quotidien supplice de Tantale. »

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Éric Laurrent nous offre un récit d'une très grande pureté. Un texte d'amour, de compassion et de bonheur absolu tel que ni sa compagne ni lui même ne parviennent encore à y croire !