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Coups de coeur livres

  • PRIX DES CORDELIERS 2018 POUR MATTEO RIGHETTO

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    OUVRE LES YEUX

    Matteo Righetto

    Editions La dernière goutte

    Traduit de l'italien par Anne-Laure Gonin. 175 pages, 17 €.

     

    Pour écrire la Nature il faut d'abord savoir la lire, la comprendre. Il en a va de même pour les histoires d'amour.

    Celle de Luigi et Francesca est à la fois unique et ordinaire, lointaine et éternelle, rythmée d'instants fondateurs et futiles. C'est une idylle parfaite avec ce qu'il faut de tendresse, d'insouciance et de tempérament pour faire de sa vie quelque chose de simple. Tout coule de source, ils s'aiment comme une évidence et la naissance de Giulio, baigné de paysages, ne vient qu'accentuer ce sentiment de liberté totale et de profonde harmonie.

    Seulement assez vite le temps commence à faire ses propositions malhonnêtes. La discorde semble effacer peu à peu les sourires et les coeurs qu'ils avaient pourtant dessinés ensemble. Et c'est donc tout aussi naturellement que la banalité grossière de la séparation leur fait prendre des chemins différents. Le « nous » devient « vous » puis « tu ».

    Et Giulio reste seul.

    Des années plus tard, ils devront se revoir au début d'un été. Partir ensemble l'espace d'une randonnée à la recherche de leur part manquante, de cet instant de paix ultime en famille, égaré en chemin au milieu des montagnes. Tous deux éprouvent la nécessité absolue de se mesurer à « cette métaphore parfaite de l'ouverture à l'autre », bien loin de Milan l'hyperactive.

    Ce voyage au centre d'eux-mêmes doit les mener vers leur écho dont seule la Nature semble pouvoir être l'écrin.

    Mais il ne suffit pas de saupoudrer son texte de verdure ou de chants d'oiseaux pour le rendre authentique. Et c'est là que la finesse et l'intelligence émotionnelle de Matteo Righetto intervient. Il parvient à restituer par l'écriture l'écho que ses personnages sont partis chercher. Une sorte de résonance, avec ce qu'il faut de naïveté pour en souligner la fraîcheur, s'opère entre les deux parents et chaque paysage qui les entoure. C'est une écriture humble face au détail pour en démontrer l'importance.

     

    C'est aussi l'invitation à accompagner Luigi et Francesca, pour mesurer avec eux le poids de la dette émotionnelle que crée toutes formes de séparations.

    Bouleversant.

     

    Olivier

     

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  • Quand une étrange lubie vous gagne

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    POÉSIE DU GÉRONDIF

     

    de Jean-Pierre Minaudier

     

    Éditions Le tripode

     

    A gauche, le cauchemar de mes années de lettres. A droite, les vagabondages linguistiques d'un passionné de peuples et de mots.

     

    Collectionneur de grammaires de langue rares, Jean Pierre Minaudier s'est trouvé il y a de ça quelques années une addiction sinon étonnante et unique en son genre, particulièrement flippante et difficile à comprendre. La poésie du gérondif, c'est... Attends que je réfléchisse Jean Pierre... cet élan insensé qui pousse un jour un adorateur du kayardild, du kwaza et de l'urarina, entre autres, a fondé une secte d'adorateurs de la grammaire dont le cri de ralliement serait un trill bilabial qui, j'ai bien peur, risque de dépasser l'entendement du lecteur ! Pour autant, croyez le ou non, je n'ai pas été loin de rejoindre la secte.

     

    Là où le commun des mortels lit des romans, de la poésie ou une bonne BD, Jean Pierre Minaudier s'enjoye sur une grammaire descriptive d'une langue des îles lointaines, brûlantes et inutilisables du Pacifique. Et le pire, voyez vous, c'est que Jean Pierre est contagieux et vous racontera avec un humour bien à lui pourquoi chaque langue, chaque idiome, véhicule une vision singulière et donc admirable du monde qui nous entoure !

     

    Alors on dit quoi ? On dit "Bravo Jean Pierre" !

     

    Allan

  • Contre la bêtise !

    ferrari, jérôme, flammarion, croix, articles, passe, quelque, choseIl se passe quelque chose

    Jérôme Ferrari

    Ed. Flammarion, 12€

    De janvier à juin 2016, l’écrivain Jérôme Ferrari a tenu une chronique hebdomadaire dans l’édition du lundi du quotidien La Croix. Plutôt en colère contre les éditorialistes de tous bords et autres professionnels de l’opinion qui pullulent et empêchent de penser, il ne considérait pas qu’ajouter ses propres opinions et son propre discours aux leurs, serait-ce pour les contredire, ait le moindre intérêt. Mais la tristesse des passions qui secouent notre société et la maltraitance que politiques et communicants font subir à notre langue l’ont convaincu, pour quelques semaines du moins, à revoir sa position.

    Lire Il se passe quelque chose est absolument vivifiant tant la pensée de l’auteur d’Où j’ai laissé mon âme est d’une exigence et d’une intelligence peu commune, c’est le moins que l’on puisse dire. Qu’il parle de la langue Corse, de la déchéance de nationalité, de repentance, de laïcité, de l’enseignement de l’arabe, de Finkielkraut ou des réseaux sociaux pour ne citer que quelques uns des thèmes abordés dans cet ouvrage, il ne manque jamais d’en saisir la portée en l’éclairant à la lumière de penseurs (des vrais cette fois-ci) qui lui sont chers. Simone Weil, Arthur Schopenhauer, Hannah Harendt, Boris Savinkov, Albert Camus, Clément Rosset ou Freud.

    Les mots ont un sens. Les médias s’échinent souvent à le lui faire perdre et à nous servir à la place une bouillie infâme en guise d’opinion. La bêtise des prises de parole politiques est insondable. Internet est le plus grand désinhibateur de discours haineux et de points de vue ineptes jamais imaginé par l’homme. Lire ces articles de Jérôme Ferrari, c’est respecter la langue et renouer avec une pensée un peu plus complexe, car la réalité des choses est complexe et mal nommer, oublier ou nier cette complexité est une insulte à l’intelligence. Ferrari ne donne pas son opinion dans ces quelques150 pages, il s’alarme simplement en constatant que la pente sur laquelle est en train de rouler notre monde est bien préoccupante, et qu’il est peut-être déjà trop tard pour réagir. Cela ne doit cependant pas nous empêcher de penser pour constater avec beaucoup de lucidité que le mur sur lequel nous allons nous écraser approche de plus en plus vite !

     

  • Like a Steak Machine !

    004564699.jpgSTEAK MACHINE

    Geoffrey Le Guilcher

    Editions Goutte d'Or 12€

     

    Faites-vous les crocs sur Steak Machine, le récit coup de poing de 40 jours d'infiltration totale dans un abattoir industriel ! C'est pas Chicago ni "La jungle" d'Upton Sinclair mais la Bretagne et au menu : découpes, effusions de sang, cadence infernale et défonces nocturnes !

     

    Bienvenue dans un univers interlope aux antipodes de nos assiettes, sur une chaine abattant pas moins de 2 millions d'animaux par an, où ta dignité tu peux te la mettre où je pense et où "si tu te drogues pas, tu tiens pas".

     

    Alors sur ce, bonne appétit.

     

    Allan

  • Montana 1948

    montana 1948,larry watson,gallmeister,bentrock,roman noir,huit-closMONTANA 1948

    de Larry Watson

     

    Ed. Gallmeister  8€20

    traduit de l'américain par Bertrand Péguillan

     

     

    Quels souvenirs garde-t-on de son enfance à la moitié du chemin ? Une poignée d'images d’Épinal peut-être. Un bel album de famille que l'on feuillette dans sa mémoire et qui se referme sur nos premiers émois, la première goutte d'ether et le début des 400 coups. On se souvient sinon d'un drame, d'une douleur sourde qui soudain avait accaparée toute notre enfance et marqué à jamais la perte de nos illusions et de notre innocence.

     

    Montana 1948. Un homme se remémore l'été de ses douze ans. De celui-ci « je garde les images les plus saisissantes et les plus tenaces de toute mon enfance, que le temps passant n'a pu chasser ni même estomper ». Ainsi s'ouvre le récit du jeune David Hayden. Cet été 1948, dans la petite ville de Bentrock, une jeune femme sioux, Mary Little Soldier, nurse de la maison Hayden tombe malade et refuse catégoriquement d'être examinée ou ne serait-ce qu'approchée par Franck, oncle de David et médecin de famille. A l'incompréhension générale succèdent les lourdes accusations de Mary. Car l'oncle idéal et le charismatique héros de guerre que se figure le jeune garçon aurait la réputation d'abuser de ses patientes « peaux-rouges ». Alors que le père de David, shérif de son état et frère de Franck entre bientôt dans la confidence, les soupçons se confirment : Mary est retrouvée morte un matin.

     

    Voilà comment un gamin voit, en l'espace d'une saison, son enfance voler en éclats et son petit cadre de famille, qui reposait gentiment sur le rebord de la cheminée, se briser sous le poids des non-dits et des silences coupables. Larry Watson écrit le passage de l'enfance à l'âge adulte pour en faire la sève d'un drame qui ne dit pas son nom et le ressort tragique de ce roman. Le lieu de tous les conflits intérieurs. On ne choisit pas sa famille mais saurait-on faire le choix de la justice ?

     

    Reste de ses 150 pages ciselées à merveille le sentiment d'avoir tenu entre ses mains un huit-clos absolument bouleversant et, de faite, un roman culte impérissable !

     

     

  • La tronche du patrimoine

    9782330066529.jpgMa part de Gaulois

    Magyd Cherfi

    Ed. Actes Sud 19,80€

     

    Magyd, c'est un magicien. Ses mots, c'est des incantations. Dans la rue Raphaël, quartier Nord de Toulouse, les uns réclament la légende des quartiers, « un truc qui tue ! », comme on demande au Djinn "Exauce mes vœux". Les autres se piquent d'un « parle bien ta race », « écrivains de mes couilles ! ».

     

    C'est l'année du baccalauréat pour Magyd et quand une mère a décidé pour son fils, son fils n'a pas le choix : il sera le premier bac arabe de la cité ! L'enfant élu ! « L'espoir de la fraternité de demain » dans « la piaule à Jules ferry » - république cosmopolite oblige. Une manière d'esquiver comme on le dit à l'époque « les barrières à bicots »

     

    C'est la fin des années Giscard, l'arrivée de Mitterrand au pouvoir, des rumeurs qui vont avec et de la douce paranoïa qui s'en suit. « Révise tes classiques, pour eux il reste le ministre de la guerre d'Algérie, frérot... ».

     

    Où trouver sa part de gaulois ? C'est là la quête douce amer du jeune banlieusard algérien. « Que devrais-je être ? Arabo-beur, franco-musulman, berbéro-toulousain, gaulo-beur, franco-kabyle, maghrébo-apostat... j'arrête là ».

     

    Ma part de gaulois, c'est un peu de ce rendez-vous manqué entre deux France. Et d'Histoire mise sous le tapis. C'est la télé éteinte une bonne fois pour toute, l'histoire de Magyd et de son quartier, des drames du quotidien comme des moments de pure évasion et cet incroyable sens de l'autodérision qui illumine le tout !  

     

    Que dire de plus, voilà un roman qui permet de garder la tête froide et le cœur chaud ! Sublime Cherfi !

     

    Allan

     

  • L'antihéros moderne a trouvé son maître !

     1507-1.jpgMauvais coûts

    Jacky Schwartzmann

    Ed. La fosse aux ours 17€

     

     

    Mauvais coûts et mauvais goût n'ont qu'une lettre de différence ! C'est subtil et c'est pour ça que c'est bon !

     

    Dans les grandes lignes, ce roman noir, c'est l'histoire d'un salaud, cynique et misanthrope, acheteur dans une multinationale qui vient pour faire régler l'addition à tous les avortons et lèches bottes qui gravitent comme des mouches à vous savez quoi autour de son business juteux !

     

    Ce type est détestable. C'est l'antihéros moderne par excellence ! Mais on s'y attache. Il s'appelle Gaby Aspinall et je trouve que son petit nom en jette.

     

     Alors oui ! Mauvais coûts vient gifler nos petites joues rebondies de lecteurs prudes et silencieux ! Il y a ceux qui aimeront et ceux qui n'aimeront pas mais je défends quiconque de rester impassible devant ce spécimen rare d'humour noir aux dialogues cultissimes ! 

     

    Allan

     

  • 33 révolutions sur un vieux disque rayé

     004142869.jpg33 révolutions

    Canek Sanchez Guevara

    (trad. Espagnol (Cuba) René Solis)

    Éd. Métailié 9€

     

    Premier et unique roman écrit par le petit-fils du Che, 33 révolutions est la lecture qui, en cette rentrée littéraire, m'aura surpris au-delà de mes attentes ! 

     

    C'est le temps d'un trajet et d'un café avant d'aller au boulot. On se prend à suivre les errances d'un trentenaire désœuvré traînant son spleen dans le Cuba de l'après révolution. La révolution, qu'est-elle au juste ? Un gros géant à la Pavarotti avec un enthousiasme grand comme l'univers mais devenu, au fil du temps, un homme maigre, anodin et sans charisme. De cette histoire fragmentée, on tire une photographie noire et blanc d'un petit pays qui tourne depuis longtemps comme un vieux disque rayé. Rhum, salsa, tabac, avec un p'tit détour chez la Russe du neuvième étage. Moments de splendeur, fumée de cigarette qui se dissipe en montant jusqu'au plafond, se mélangeant au parfum de la sueur, du sexe et des tropiques. Puis l'air de la ville se raréfie, chaleur criminelle et notre regard s'arrête sur des gens qui somnolent et les immeubles qui fondent comme dans une toile de Dali, raconte le cubain.

     

    Entre désenchantement et espoir, Canek Sanchez Guevara écrit avec une langue pénétrante et hypnotique un puissant chant de liberté ! 33 révolutions à hauteur d'homme avec pour horizon la mer, lointaine, l’écho d'un 33 tours et la promesse d'une autre vie...

     

     Après cela, je quitte le café, l'air placide et l'esprit ailleurs.

     

     

    Allan

  • Pas déçu du voyage !

    descente à valdez,allia,harry crews,playboy,alaska,caribou,oléoducDescente à Valdez

    de Harry Crews

    Editions Allia 7.50€

     

    La fin d'une époque, les conditions du vrai. C'est dans cette collection des éditions Allia que vient de paraître en librairie "Descente à Valdez".

     

    Il s'agit là d'une espèce de reportage redneck qu'Harry Crews publie pour le compte du magazine playboy en février 1975, peu avant la construction du très controversé oléoduc trans-Alaska.

     

    Il y posera ses valises moins de deux semaines durant, ce qu'il lui faudra de temps pour dépeindre avec une douce ironie, mâtinée d'indignation bilieuse, une part de cette contrée dure et froide située à l’extrême opposé des 48 d'en bas - entendez tous les autres états d'Amérique.

     

    Une belle petite fresque sociale si vous voulez mon avis, bien rocambolesque ! Ça commence mal dès le départ. Crews se heurte à l'antipathie affichée des autochtones, aux conflits d'intérêts entre les caribous et les constructeurs de l'oléoduc et à la danse two step. Comme bien souvent, la bière se charge du reste et passés les premiers coups de froid, les langues se délient. C'est la foire aux personnages grotesques. On n'est pas à l’abri d'une mauvaise surprise ni d'une vilaine gueule de bois.

     

    Tout le monde a l'impression de se faire enfler dans l'histoire. Et l'histoire le confirmera en 1989, quand le pétrolier Exxon Valdez viendra mourir sur les cotes de l'Alaska, déversant ses 40 000 tonnes de pétrole brut. Terminus, tout le monde descend !

     

    Allan

  • Mai 1962, Choctaw, Alabama

    sur les hauteurs du motn crève coeur,thomas h cook,seuil,polar,alabamaSur les hauteurs du mont Crève-Cœur

    Thomas H. Cook

    Editions Seuil Policiers 21,5€

     

    Le dernier Thomas H. Cook confirme ce que l’on savait déjà. L’auteur maîtrise l’écriture du flashback à la perfection ! Qu’est-ce qui fait qu’on en sort encore ébloui ? L’écriture, toujours l’écriture.

     

    L’intrigue se déroule dans la petite communauté blanche et conservatrice de Choctaw, en Alabama. Tout remonte à l’été 1962 et nous ramène au corps sans vie de la jeune Kelli, retrouvée sur les hauteurs du Mont Crève-Cœur, seule, dans les profondeurs de ces bois, au prise avec une histoire qui semble s'être répété...

     

    30 ans après, l’énigme est entière et entoure encore de son voile noir l’agression de cette jeune beauté venue de Baltimore. Hanté par la voix et le visage de celle dont il était tombé éperdument amoureux, Ben, devenu médecin de campagne, raconte l'histoire la plus tragique de son existence. Celle que toute sa vie, il s’est évertué à garder au plus profond de son âme…

     

    Ce qu’il y a de surprenant avec les lyriques, c’est qu’on ne se doute jamais des formes que prendront leur imagination et leurs inspirations. Peu d’auteurs sont de cette trempe là. Mais reconnaissons le, Cook écrit des romans noirs comme on écrirait une poésie troublante, mélancolique et obsédante.

     

    Le vieux démon de la ségrégation plane sur ce lieu chargé de souvenirs et de mystères. Il progresse à pas feutrés, lentement, insidieusement, révélant peu à peu un récit tourmenté au charme ensorcelant et une chute à la hauteur d'une tragédie shakespearienne transposée dans le sud profond de l'Amérique.

     

    Reste une oeuvre noire marquante, impérissable.

     

    Allan