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04/01/2011

2011, PREMIERES PRISES !

Requins d'eau douce de Heinrich Steinfest9782355360473.jpg

trad. Autrichien

éd. Carnets Nord    20€

Dans une piscine située sur le toit d’un gratte-ciel viennois, un cadavre flotte. Amputé d’une jambe et d’une main, la peau lacérée en de nombreux endroits, tout laisse à penser que le pauvre homme a eu à subir l’attaque… d’un requin. Aussi improbable que cela puisse paraître dans un pays ne possédant pas même un mètre de rivage marin, les traces dont le corps est recouvert ne laissent pas la moindre place au doute.

Tout ceci est bien mystérieux et les mystères, l’inspecteur Richard Lukastik en charge de l’enquête déteste ça. A ses yeux, le mystère n’a pas plus de place dans la vie qu’une plage en Autriche. Et les plaisantins qui sèment des cadavres en laissant derrière eux une curieuse mise en scène ou un message énigmatique destinés à mettre en éveil l’appétit  des brigades criminelles ne méritent qu’un long soupir et un regard fatigué.

Armé de son seul bon sens et de son inséparable Tractatus logico-philosophicus, Lukastik va pourtant devoir se mettre au boulot, et rater pour la première fois depuis des années le dîner familial que ce grand garçon de 47 ans prend chaque soir en compagnie de ses parents et de sa sœur dont il est secrètement amoureux. Cette entorse aux habitudes s’avèrera peut-être payante mais l’addition sera salée. Très salée même pour celui qui résoudra le (non !) mystère des requins d’eau douce.

Voici un très bon polar, comme on les aime, avec ce qu’il faut de décalé dans l’intrigue, ce qu’il faut de mauvaises manières chez le héros et un bon lot de réflexions à l’emporte-pièce tout simplement hilarantes. 

Le signal de Ron Carlson Le signal Carlson.jpg

trad. de l'anglais (Etats-Unis)

éd. Gallmeister 22€

Mack sort tout juste d’un séjour de taule de quelques années pour avoir trempé dans un trafic de stupéfiants dans l’espoir désespéré de renflouer financièrement le ranch familial au bord de la faillite. Il appelle aussitôt Vonnie, sa femme, pour une dernière randonnée dans les montagnes du Wyoming, « comme au bon vieux temps », au temps où ils étaient encore un couple uni vivant au cœur d’une nature comme faite pour eux. Mais les écarts répétés et la descente aux enfers de Mack ont poussé Vonnie à refaire sa vie avec un brillant avocat du patelin et cette randonnée, agrémentée de parties de pêche sur les lacs de montagnes qu’ils ont tellement aimés jadis, sera l’ultime occasion pour eux de faire le point sur un amour irrémédiablement abîmé.

Mais ce que Mack cache à Vonnie, c’est que cette balade de trois jours sur la trace des fantômes de leur relation passée sera aussi l’occasion pour lui d’une toute dernière mission pour le compte d’un obscur trafiquant du coin. Il devra retrouver une balise émettant un faible signal GPS perdue lors d’un accident aérien. Sa mission accomplie, son ranch sera sauvé. Pourtant on ne peut pas courir deux lièvres à la fois et cette randonnée intime finira par virer dans une sauvagerie digne de Délivrance, le film de John Boorman.

Le Signal, s’il se lit d’une traite, commence  gentiment au rythme des souvenirs qui accompagnent les marcheurs, avant de se lancer presque subitement dans un sprint incroyable dans lequel la forêt - sa beauté folle et ses pièges - fournira une piste sublime et périlleuse.

 

Crocodiles.gifDans la mer il y a des crocodiles de Fabio Geda et Enaiat Akbari

trad. de l'italien

éd. Liana Levi 15€

 

A 10  ou 11 ans, Enaiat est abandonné par sa mère de l’autre côté de la frontière, en terre pakistanaise. Ce geste d’abandon est en réalité un geste d’amour terrible d’une femme afghane espérant ainsi permettre à son fils d’échapper au sort terrible que talibans et Pachtounes réservent à ceux qui ont le malheur d’appartenir à l’ethnie des hazara. De ce matin où sa mère ne sera pas à ses côtés à l’heure du réveil, le petit garçon ne devra plus alors compter que sur lui-même et organiser du mieux une vie de débrouille, entre les manifestations de solidarité et les coups bas qu’il recevra de ses compagnons d’infortune. Du Pakistan à l’Italie en passant par l’Iran, la Turquie et la Grèce, Dans la mer il y’a des crocodiles raconte sur près de 5 années le destin exceptionnel de cet enfant qui affrontera mille périls avant de trouver enfin une terre d’accueil, un pays qui lui accorde le très prisé statut de réfugié politique.

Recueilli par un journaliste italien de la Stampa, l’histoire d’Enaiat Akbari se lit  presque comme un conte alors même qu’elle témoigne d’un drame humain vécu à chaque seconde par des milliers et des milliers d’individus de par le monde. Parce qu’il se finit bien et parce que la voix du jeune homme, elle-même, ne verse jamais dans un larmoyant appel à la compassion, puisse ce récit se lire comme une exigence  de tolérance envers ces gens aux visages si fatigués qui nous entourent et qui nous semblent, souvent, venir de très très loin. Il y a certainement un petit Anaiat qui habite en bas de chez vous.


 

15/11/2010

Deux écrivains américains

Indignation9782070123094.jpg

de Philip Roth

trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Cécile Pasquier

éd. Gallimard 17.90€

1951, les Etats-Unis sont en pleine guerre de Corée. Marcus Messner, jeune homme de la côte Est américaine est parti poursuivre ses études dans une université perdue au fin fond de l’Ohio, afin d’échapper à l’accablant amour que son père lui porte. Boucher kasher, celui-ci est très fier de son fils unique de 19 ans et du brillant avenir universitaire qui lui semble promis. Mais il meurt littéralement d’inquiétude dès que celui-ci quitte le domicile familial ou la boutique de Newark où il lui arrive parfois de venir l’aider. Cet amour filial étouffant, Markus n’en peut plus et, au risque de mettre son père au supplice, il part s’installer à 900 kilomètres de là dans l’université très traditionaliste et conservatrice de Winesburg College.

Ce nouveau roman du vieux Philip Roth est un chef d’œuvre. Un cri de révolte sublime qui dit la détresse d’un jeune homme en avance sur son époque, perdu dans une Amérique puritaine et répressive, qui maltraite sa jeunesse en la faisant vivre sous la menace d’une mort permanente à l’autre bout du monde, dans un combat interminable face à l’ennemi éternel : le communisme. Indignation raconte la courte existence d’un garçon qui nous apprend très vite qu’il n’ira pas au-delà de sa vingtième année, victime de sa propre révolte et d’un « va te faire foutre » de trop lancé à la gueule du respectable doyen de l’université.

Pourfendeur infatigable des tabous de la société américaine et de ses hypocrisies pudibondes, Roth nous offre, à bientôt 80 ans, un roman magnifique à classer parmi ses tous meilleurs !



arton20690-d9d03.jpgWendy et Lucy

de Jon Raymond

trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Natrhalie Bru

éd. Albin Michel          22€

Deux amis se retrouvent et partent pour une longue randonnée en montagne dans l’espoir de retrouver une intimité perdue. Un garçon va devoir se battre parce que ses copains l’ont décidé pour lui. Un veuf d’une quarantaine d’années rencontre par hasard, quelques semaines à peine après la mort de sa femme, l’amie de longue date dont il a toujours été, en vérité, amoureux. Un homme part à la recherche d’un toxicomane qui fut, des millions d’années plus tôt, son meilleur ami. Planté par ses amis alors qu’il est en pleine préparation d’un cochon de lait qui promet d’être succulent, un type invite au débotté à la dégustation les deux ouvriers mexicains qui s’occupent de son jardin. Une jeune femme et un jeune homme se retrouvent enfermés toute une nuit dans la boutique du centre commercial où ils travaillent, et attendent, l’une avec impatience, l’autre avec crainte, le moment où leurs jeunes corps se retrouveront. Dans une ville du nord ouest des Etats-Unis, en route pour l’Alaska où elle espère trouver un job du côté des pêcheries, Wendy perd sa chienne Lucy et va la chercher toute une journée et toute une nuit jusqu’au moment de la révélation ultime…

Qui choisit pour nous ? Qu’est-ce que la fidélité en amour et en amitié ? A quel moment un lien casse-t-il, une amitié bascule-t-elle dans l’indifférence ? Pourquoi nos vies nous échappent-elles à ce point ?

Dans ce premier recueil de nouvelles de Jon Raymond, ne vous attendez pas à trouver de ces gens bâtis de certitudes qui affrontent la vie avec insolence et succès, mais plutôt des hommes et des femmes qui tâtonnent autour d’eux et essaient, tant bien que mal, de réussir des choses aussi simples qu’une intimité. Ces nouvelles sont des trésors de tendresse et d’empathie de la part d’un auteur envers ses personnages. On rit, on pleure avec eux, et l’on se retrouve un peu dans ces destins dérisoires qui se tracent en silence comme des pas perdus dans la neige.

Si vous ne devez lire qu’un seul recueil de nouvelles cette année, Wendy et Lucy est pour vous !

 

29/07/2010

Trahir par amour

Requiem.pngRequiem pour un paysan espagnol suivi de Le gué,

de Ramon Sender

éd. Attila 15€

 

Deux histoires de trahison sur fond de guerre civile espagnole, Requiem pour un paysan espagnol & Le gué est d’abord un douloureux diptyque autour de la question de l’insondable complexité de l’âme humaine.

Dans le premier texte, il s’agit d’un requiem qu’un prêtre doit donner pour un jeune paysan abattu par les phalangistes. Ce jeune homme, il l’a lui-même baptisé puis marié. Avec les années, il est devenu le confident avec lequel il aimait discuter de justice mesurant celle dite « divine » à celle des hommes. Pourtant, il le trahira…

Le second texte, Le gué, se déroule le long d’un cours d’eau aux abords d’un village. Deux sœurs lavent leur linge. Il y’a celle qui a perdu son mari, abattu par les franquistes voilà tout juste deux ans, et celle qui est à l’origine de ce malheur et qui, torturée de remords, tente d’en faire l’aveu en ce triste jour anniversaire. Elle aussi a trahi…

Comment deux personnes en viennent à agir de façon criminelle sans l’avoir vraiment désiré ? Voilà vraiment ce qui semble interroger Ramon Sender… et le perdre dans un puits de perplexité sans fond. Ces deux textes magnifiques de sécheresse nous affligent par la force du remord qui habitera à tout jamais celui ou celle qui aura péché, soit par excès d’amour divin, soit par jalousie, entraînant la disparition tragique de l’objet de leur affection. Oserait-on dire à Sender, qui a vu sa femme et son frère être exécutés par les franquistes, que ces deux textes ne sont pas sur la guerre civile espagnole mais bien plus généralement sur l’absurde de notre condition humaine ?

Un trésor de la littérature espagnole ressurgit du XX° siècle grâce aux curieuses éditions Attila.

06/05/2010

Partie de pêche !

 

Brève histoire de pêche à la mouche

de Paulus  Hochgatterer éd. Quidam  13 €BreveHistoireG.jpg

Trois hommes, trois psys, partent en voiture pour une longue journée de pêche. Le chauffeur est « l’Irlandais », gaillard de deux mètres zéro un qui fait un peu figure de chef d’équipe et qui, par conséquent, pérore durant de longs kilomètres, arbitre les discussions qui naissent en cours de route et décide des chansons qui vont occuper l’habitacle de la vieille Passat. Julian, lui, n’a jamais le dernier mot et parle dès le début comme la victime qu’il sera à la fin de cette journée de pêche, la tête et les mains complètement enflées après qu'il ait chuté dans un buisson d’herbe du diable. Son matériel est impeccable quand il n’est pas neuf et seule sa femme semble hanter ses pensées. Le troisième larron est le narrateur, dit « Mesmer » parce qu’il connaît l’hypnose dont il ne se sert en vérité que pour endormir sa fille avant d’aller chez le dentiste. Il est d’humeur égale et laisse souvent son esprit se perdre dans d’agréables pensées quand ses deux compères se battent à fleuret moucheté en s’opposant sur tel ou tel enjeu psychanalytique.

Immédiatement, le lecteur se sent à sa place dans cette bande de copains tant Paulus Hochgatterer excelle dans l’art du dialogue et parvient à nous faire rire avec eux des piques qu’ils se lancent et des débats d'initiés dans lesquels ils se complaisent du genre : « Est-ce qu’il y’a du romantisme dans la psychiatrie ? ». Pourtant ne croyez pas qu’il soit nécessaire d’avoir un quelconque diplôme de psy ou que les différents noms de mouches et de lancers n’aient aucun secret pour vous, pour que vous trouviez votre bonheur entre ces pages. La beauté des paysages de forêts de pins noirs du Bassin viennois, le clapotis de l’eau d’une rivière placée sous les nuages ou le duvet blond sur les bras de la jeune serveuse d’un restoroute sont autant de raisons autrement plus valables pour vous jeter dès à présent sur ce roman atypique tout droit venu d’Autriche. Un roman sensible et drôle à placer immédiatement entre ceux des plus grands écrivains de la pêche en eau douce que sont John Gierach  (Traité du zen et de l’art de la pêche à la mouche) et William G. Tapply (Dérive Sanglante).

 

04/05/2010

Dernières lectures fortement conseillées

 

Ishiguro.jpgNocturnes

trad. de l'anglais par Anne Rabinovitch

De Kazuo Ishiguro

Ed. des 2 terres           22 €

 

Les cinq nouvelles qui composent ce recueil sont toutes, d'une manière ou d'une autre, en rapport avec la musique. Mélange d'émotion, de tendresse et, surtout, de drôlerie, Nocturnes nous parle de carrières prometteuses, d'ambitions ratées ou de destins brisés, tous miraculeusement sauvés, le temps d'une nuit, par la plume talentueuse de l'auteur de Vestiges du jour. Au final, malgré les éclats de rire, un air de nostalgie, comme joué au piano, reste dans la tête du lecteur qui referme son livre. Que l'on soit un vieux crooner sur le retour, un gentil guitariste fredonnant ses chansons au hasard des collines de Malvern ou un saxophoniste embringué dans une histoire sans queue ni tête dans les couloirs d'un hôtel de standing, on n'échappe pas au sentiment du temps qui passe et qui, on peut en être sûr, n'oubliera personne.Nocturnes.gif

Ce livre est un petit bijou à offrir autour de soi sans la moindre hésitation.

 

 

 

 

pineiro_claudia.pngLes veuves du Jeudi

trad. de l'espagnol (Argentine) par Romain Magras

De Claudia Pineiro

Ed. Actes Sud 23 €

 

Une zone pavillonnaire ultra sécurisée en périphérie de Buenos Aires. A l'intérieur, un village aux villas luxueuses entourées de jardins impeccables troués de piscines d'un bleu sans fond. Un soir, dans l'une de ces piscines, trois cadavres qui flottent, à peine gênés à présent par la brise qui traverse ce paradis sur terre et amène avec elle la rumeur d'un pays complètement ruiné... Nous sommes en Argentine au début des années 2000. Que font ces trois cadavres au fond de la piscine ? Pour le savoir il va falloir retourner 10 ans en arrière et suivre le quotidien de ces hommes et, surtout, de ces femmes, qui prétendent vivre à l'écart du monde et de ses souffrances. Mais derrière les murs de ces riches demeures, combien d'ambitions avortées pour un intérieur propret, combien de jalousies masquées d'un sourire de convenance et combien de détresse finalement chez ces gens qui sentent venir à eux l'onde de choc d'une économie nationale en pleine débâcle ?

veuves du jeudi.jpgUn livre d'une implacable lucidité qui navigue entre roman noir et comédie de mœurs. Indispensable !

Le meilleur roman que j'ai lu depuis le début de l'année, assurément.

 

 

03/05/2010

Séances d'électrochocs

Nu à la chaise de Marie-Thérèse Schmitz

éd. Gallimard 18 €

Appelée au chevet de son père mourant quelque part dans un hôpital marseillais, une femme quitte l'Inde et revient au pays. Retour brutal Nu à la chaise.jpgauprès de cet homme qui n'est plus que l'ombre du tyran aimé de son enfance. Quand elle n'est pas à l'hôpital, elle passe le plus clair de son temps à se promener nue dans l'appartement paternel, allant de tiroir en tiroir, cherchant quelque indice susceptible d'expliquer enfin la mort de cette mère adorée et folle, maltraitée durant de longs séjours en hôpitaux psychiatriques, et disparue trop tôt dans un très étrange accident de voiture... Le temps de quelques semaines, elle va cohabiter avec son frère, homme brutal toujours prompt à lui remettre - au besoin à l'aide d'une gifle - les idées en place, et sa belle-sœur qui entend s'occuper de tout avec le bon sens qui la caractérise. Car c'est certain, cette femme nue n'a plus trop le sens des réalités et fait de travers tout ce qu'elle entreprend. Un peu trop indienne sans doute.

Nu à la chaise est un livre secoué d'électrochocs, où le viol menace sans cesse la sensualité. Un livre admirablement écrit qui, vu depuis le continent indien, en dit par moments beaucoup sur notre France : « Ici, bonne tenue générale mais n'oublie pas qu'ils sont des millions sous anxiolytiques. »