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Coups de coeur livres - Page 6

  • Deux écrivains américains

    Indignation9782070123094.jpg

    de Philip Roth

    trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Cécile Pasquier

    éd. Gallimard 17.90€

    1951, les Etats-Unis sont en pleine guerre de Corée. Marcus Messner, jeune homme de la côte Est américaine est parti poursuivre ses études dans une université perdue au fin fond de l’Ohio, afin d’échapper à l’accablant amour que son père lui porte. Boucher kasher, celui-ci est très fier de son fils unique de 19 ans et du brillant avenir universitaire qui lui semble promis. Mais il meurt littéralement d’inquiétude dès que celui-ci quitte le domicile familial ou la boutique de Newark où il lui arrive parfois de venir l’aider. Cet amour filial étouffant, Markus n’en peut plus et, au risque de mettre son père au supplice, il part s’installer à 900 kilomètres de là dans l’université très traditionaliste et conservatrice de Winesburg College.

    Ce nouveau roman du vieux Philip Roth est un chef d’œuvre. Un cri de révolte sublime qui dit la détresse d’un jeune homme en avance sur son époque, perdu dans une Amérique puritaine et répressive, qui maltraite sa jeunesse en la faisant vivre sous la menace d’une mort permanente à l’autre bout du monde, dans un combat interminable face à l’ennemi éternel : le communisme. Indignation raconte la courte existence d’un garçon qui nous apprend très vite qu’il n’ira pas au-delà de sa vingtième année, victime de sa propre révolte et d’un « va te faire foutre » de trop lancé à la gueule du respectable doyen de l’université.

    Pourfendeur infatigable des tabous de la société américaine et de ses hypocrisies pudibondes, Roth nous offre, à bientôt 80 ans, un roman magnifique à classer parmi ses tous meilleurs !



    arton20690-d9d03.jpgWendy et Lucy

    de Jon Raymond

    trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Natrhalie Bru

    éd. Albin Michel          22€

    Deux amis se retrouvent et partent pour une longue randonnée en montagne dans l’espoir de retrouver une intimité perdue. Un garçon va devoir se battre parce que ses copains l’ont décidé pour lui. Un veuf d’une quarantaine d’années rencontre par hasard, quelques semaines à peine après la mort de sa femme, l’amie de longue date dont il a toujours été, en vérité, amoureux. Un homme part à la recherche d’un toxicomane qui fut, des millions d’années plus tôt, son meilleur ami. Planté par ses amis alors qu’il est en pleine préparation d’un cochon de lait qui promet d’être succulent, un type invite au débotté à la dégustation les deux ouvriers mexicains qui s’occupent de son jardin. Une jeune femme et un jeune homme se retrouvent enfermés toute une nuit dans la boutique du centre commercial où ils travaillent, et attendent, l’une avec impatience, l’autre avec crainte, le moment où leurs jeunes corps se retrouveront. Dans une ville du nord ouest des Etats-Unis, en route pour l’Alaska où elle espère trouver un job du côté des pêcheries, Wendy perd sa chienne Lucy et va la chercher toute une journée et toute une nuit jusqu’au moment de la révélation ultime…

    Qui choisit pour nous ? Qu’est-ce que la fidélité en amour et en amitié ? A quel moment un lien casse-t-il, une amitié bascule-t-elle dans l’indifférence ? Pourquoi nos vies nous échappent-elles à ce point ?

    Dans ce premier recueil de nouvelles de Jon Raymond, ne vous attendez pas à trouver de ces gens bâtis de certitudes qui affrontent la vie avec insolence et succès, mais plutôt des hommes et des femmes qui tâtonnent autour d’eux et essaient, tant bien que mal, de réussir des choses aussi simples qu’une intimité. Ces nouvelles sont des trésors de tendresse et d’empathie de la part d’un auteur envers ses personnages. On rit, on pleure avec eux, et l’on se retrouve un peu dans ces destins dérisoires qui se tracent en silence comme des pas perdus dans la neige.

    Si vous ne devez lire qu’un seul recueil de nouvelles cette année, Wendy et Lucy est pour vous !

     

  • Trahir par amour

    Requiem.pngRequiem pour un paysan espagnol suivi de Le gué,

    de Ramon Sender

    éd. Attila 15€

     

    Deux histoires de trahison sur fond de guerre civile espagnole, Requiem pour un paysan espagnol & Le gué est d’abord un douloureux diptyque autour de la question de l’insondable complexité de l’âme humaine.

    Dans le premier texte, il s’agit d’un requiem qu’un prêtre doit donner pour un jeune paysan abattu par les phalangistes. Ce jeune homme, il l’a lui-même baptisé puis marié. Avec les années, il est devenu le confident avec lequel il aimait discuter de justice mesurant celle dite « divine » à celle des hommes. Pourtant, il le trahira…

    Le second texte, Le gué, se déroule le long d’un cours d’eau aux abords d’un village. Deux sœurs lavent leur linge. Il y’a celle qui a perdu son mari, abattu par les franquistes voilà tout juste deux ans, et celle qui est à l’origine de ce malheur et qui, torturée de remords, tente d’en faire l’aveu en ce triste jour anniversaire. Elle aussi a trahi…

    Comment deux personnes en viennent à agir de façon criminelle sans l’avoir vraiment désiré ? Voilà vraiment ce qui semble interroger Ramon Sender… et le perdre dans un puits de perplexité sans fond. Ces deux textes magnifiques de sécheresse nous affligent par la force du remord qui habitera à tout jamais celui ou celle qui aura péché, soit par excès d’amour divin, soit par jalousie, entraînant la disparition tragique de l’objet de leur affection. Oserait-on dire à Sender, qui a vu sa femme et son frère être exécutés par les franquistes, que ces deux textes ne sont pas sur la guerre civile espagnole mais bien plus généralement sur l’absurde de notre condition humaine ?

    Un trésor de la littérature espagnole ressurgit du XX° siècle grâce aux curieuses éditions Attila.

  • Partie de pêche !

     

    Brève histoire de pêche à la mouche

    de Paulus  Hochgatterer éd. Quidam  13 €BreveHistoireG.jpg

    Trois hommes, trois psys, partent en voiture pour une longue journée de pêche. Le chauffeur est « l’Irlandais », gaillard de deux mètres zéro un qui fait un peu figure de chef d’équipe et qui, par conséquent, pérore durant de longs kilomètres, arbitre les discussions qui naissent en cours de route et décide des chansons qui vont occuper l’habitacle de la vieille Passat. Julian, lui, n’a jamais le dernier mot et parle dès le début comme la victime qu’il sera à la fin de cette journée de pêche, la tête et les mains complètement enflées après qu'il ait chuté dans un buisson d’herbe du diable. Son matériel est impeccable quand il n’est pas neuf et seule sa femme semble hanter ses pensées. Le troisième larron est le narrateur, dit « Mesmer » parce qu’il connaît l’hypnose dont il ne se sert en vérité que pour endormir sa fille avant d’aller chez le dentiste. Il est d’humeur égale et laisse souvent son esprit se perdre dans d’agréables pensées quand ses deux compères se battent à fleuret moucheté en s’opposant sur tel ou tel enjeu psychanalytique.

    Immédiatement, le lecteur se sent à sa place dans cette bande de copains tant Paulus Hochgatterer excelle dans l’art du dialogue et parvient à nous faire rire avec eux des piques qu’ils se lancent et des débats d'initiés dans lesquels ils se complaisent du genre : « Est-ce qu’il y’a du romantisme dans la psychiatrie ? ». Pourtant ne croyez pas qu’il soit nécessaire d’avoir un quelconque diplôme de psy ou que les différents noms de mouches et de lancers n’aient aucun secret pour vous, pour que vous trouviez votre bonheur entre ces pages. La beauté des paysages de forêts de pins noirs du Bassin viennois, le clapotis de l’eau d’une rivière placée sous les nuages ou le duvet blond sur les bras de la jeune serveuse d’un restoroute sont autant de raisons autrement plus valables pour vous jeter dès à présent sur ce roman atypique tout droit venu d’Autriche. Un roman sensible et drôle à placer immédiatement entre ceux des plus grands écrivains de la pêche en eau douce que sont John Gierach  (Traité du zen et de l’art de la pêche à la mouche) et William G. Tapply (Dérive Sanglante).

     

  • Dernières lectures fortement conseillées

     

    Ishiguro.jpgNocturnes

    trad. de l'anglais par Anne Rabinovitch

    De Kazuo Ishiguro

    Ed. des 2 terres           22 €

     

    Les cinq nouvelles qui composent ce recueil sont toutes, d'une manière ou d'une autre, en rapport avec la musique. Mélange d'émotion, de tendresse et, surtout, de drôlerie, Nocturnes nous parle de carrières prometteuses, d'ambitions ratées ou de destins brisés, tous miraculeusement sauvés, le temps d'une nuit, par la plume talentueuse de l'auteur de Vestiges du jour. Au final, malgré les éclats de rire, un air de nostalgie, comme joué au piano, reste dans la tête du lecteur qui referme son livre. Que l'on soit un vieux crooner sur le retour, un gentil guitariste fredonnant ses chansons au hasard des collines de Malvern ou un saxophoniste embringué dans une histoire sans queue ni tête dans les couloirs d'un hôtel de standing, on n'échappe pas au sentiment du temps qui passe et qui, on peut en être sûr, n'oubliera personne.Nocturnes.gif

    Ce livre est un petit bijou à offrir autour de soi sans la moindre hésitation.

     

     

     

     

    pineiro_claudia.pngLes veuves du Jeudi

    trad. de l'espagnol (Argentine) par Romain Magras

    De Claudia Pineiro

    Ed. Actes Sud 23 €

     

    Une zone pavillonnaire ultra sécurisée en périphérie de Buenos Aires. A l'intérieur, un village aux villas luxueuses entourées de jardins impeccables troués de piscines d'un bleu sans fond. Un soir, dans l'une de ces piscines, trois cadavres qui flottent, à peine gênés à présent par la brise qui traverse ce paradis sur terre et amène avec elle la rumeur d'un pays complètement ruiné... Nous sommes en Argentine au début des années 2000. Que font ces trois cadavres au fond de la piscine ? Pour le savoir il va falloir retourner 10 ans en arrière et suivre le quotidien de ces hommes et, surtout, de ces femmes, qui prétendent vivre à l'écart du monde et de ses souffrances. Mais derrière les murs de ces riches demeures, combien d'ambitions avortées pour un intérieur propret, combien de jalousies masquées d'un sourire de convenance et combien de détresse finalement chez ces gens qui sentent venir à eux l'onde de choc d'une économie nationale en pleine débâcle ?

    veuves du jeudi.jpgUn livre d'une implacable lucidité qui navigue entre roman noir et comédie de mœurs. Indispensable !

    Le meilleur roman que j'ai lu depuis le début de l'année, assurément.

     

     

  • Séances d'électrochocs

    Nu à la chaise de Marie-Thérèse Schmitz

    éd. Gallimard 18 €

    Appelée au chevet de son père mourant quelque part dans un hôpital marseillais, une femme quitte l'Inde et revient au pays. Retour brutal Nu à la chaise.jpgauprès de cet homme qui n'est plus que l'ombre du tyran aimé de son enfance. Quand elle n'est pas à l'hôpital, elle passe le plus clair de son temps à se promener nue dans l'appartement paternel, allant de tiroir en tiroir, cherchant quelque indice susceptible d'expliquer enfin la mort de cette mère adorée et folle, maltraitée durant de longs séjours en hôpitaux psychiatriques, et disparue trop tôt dans un très étrange accident de voiture... Le temps de quelques semaines, elle va cohabiter avec son frère, homme brutal toujours prompt à lui remettre - au besoin à l'aide d'une gifle - les idées en place, et sa belle-sœur qui entend s'occuper de tout avec le bon sens qui la caractérise. Car c'est certain, cette femme nue n'a plus trop le sens des réalités et fait de travers tout ce qu'elle entreprend. Un peu trop indienne sans doute.

    Nu à la chaise est un livre secoué d'électrochocs, où le viol menace sans cesse la sensualité. Un livre admirablement écrit qui, vu depuis le continent indien, en dit par moments beaucoup sur notre France : « Ici, bonne tenue générale mais n'oublie pas qu'ils sont des millions sous anxiolytiques. »

     

     

  • Amour folle

    Sylvia De Leonard Michaels éd. Bourgois 17€sylvia.jpg

    Sylvia, jeune femme d'une vingtaine d'année, est maniaco-dépressive, en proie à de violentes crises d'hystérie. Leonard est éperdument amoureux d'elle. Jeune diplômé de lettres, écrivain en devenir, il va tenir en secret le journal de cette relation condamnée malgré l'amour, qui se terminera par le suicide de la jeune femme à 24 ans. Sylvia est le récit bouleversant de cette histoire new-yorkaise des années 60 ou  l'on croise le temps d'une soirée enfumée Jack Kerouac ou Miles Davies. Un texte bref, sans pathos, pour larmes sèches.

  • Nos dernières lectures

    Voici nos tous derniers coups de coeur, parmi lesquels quatre premiers romans. Pour en savoir plus, venez nous voir à la librairie !

    La centrale Filhol.jpgLaCentrale

    De Elisabeth Filhol                   éd. POL                      14.50 €

    Entre deux centrales nous suivons Loïc, Jean-Yves et autres Patrick, tous « chair à neutrons » de l'industrie nucléaire amenés à effectuer de périlleux travaux d'entretien au plus près des réacteurs à l'arrêt. De ces vies exposées quotidiennement à un danger invisible, de cet univers anonyme et froid, éclairé aux néons, Elisabeth Filhol compose un premier roman remarquable. 1er roman

     

     

    Ru.jpgRu

    Kim Thúy                                éd. Liana Lévi              14 €

    Livre d'inspiration largement autobiographique, Ru est un roman tout en petite touches, composés de souvenirs fragmentés qui balance entre les temps heureux de l'enfance à Saigon et ceux,  plus difficiles mais non dépourvus de joies, de la reconstruction au Québec. Entre les deux il y aura eu l'arrivée des Khmers Rouges, la fuite par bateau, une étape en Malaisie et l'exil vers cette autre terre francophone d'Amérique du nord. Sans pathos ni cliché mais avec un douceur et un humour salvateur, Kim Thúy revient sur ce tumulte que fut sa vie. 1er roman

     

     

    Sukkwan.jpgSukkwan Island

    De David Vann                        éd. Gallmeister 21.70 €

    Un père et son fils partent pour une année vivre sur l'île de Sukkwan, au sud de l'Alaska comme un défi lancé à eux-mêmes. Très vite, cette expérience qui devait les réunir et se présenter comme un nouveau départ dans la vie de Jim, le père, va tourner au cauchemar... Il est à parier que ce texte bouleversant et dérangeant, chargé d'émotions complexes, marquera au fer rouge la mémoire des lecteurs. 1er roman

     

     

    Caballero.jpgUn mal sans remède

    Antonio Caballero                   éd. Belfond                  23 €

    Ignacio Escobar est un homme qui n'essaie rien. Jamais. Convaincu d'écrire un jour le poème magistral qui règlera son compte au reste de la poésie, il cherche en attendant, ses rimes au fond de son lit, mettant un point d'honneur à en sortir le moins possible. C'est son genre. Cela pourrait durer ainsi des années. Mais une féroce dispute avec sa compagne Fina, à qui il ne veut pas faire d'enfant, va l'obliger à sortir de ses draps pour l'épopée hors normes d'un fainéant à travers les rues d'une Bogota pleines de surprises. Un roman énorme à l'humour particulièrement corrosif qui semble s'inventer au fil des pages. 1er roman

     

    wombat.gifLa vengeance du wombat et autres histoires du bush

    Kenneth Cook                         éd. Autrement              15 €

    Prenez un type de 100 kilos, bonne pâte, qui gagne sa vie en racontant des histoires du bush australien et vous aurez le narrateur de ces 14 nouvelles histoires de Kenneth Cook. Mais comment ce type peut-il avoir aussi peu de talent avec les animaux - et les animaux du bush, c'est pas des tièdes ! - et se retrouver aussi souvent confronté à eux ? Ca c'est le plus réjouissant des mystères que l'auteur entretient tout au long du recueil. Des histoires à dormir debout d'une drôlerie roborative pour bien commencer l'année !