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Coups de coeur livres - Page 5

  • En avant Quidam ! Et bon anniversaire !

    quidam, éditionsDurant l'été, la librairie des Cordeliers a décidé de mettre en avant les éditions Quidam qui fêtent leurs 10 ans d'existence. Encore peu connue, cette maison meudonnaise, dont la devise est "l'insolite, le singulier", regorge de pépites que nous vous proposons de (re)découvrir assorties de quelques uns de nos commentaires plus ou moins bien sentis.

    Si je devais vous conseiller un titre pour entrer en sympathie avec cet éditeur courageux, ce serait Le son de ma voix de Ron Butlin dont voici la chronique (ICI). Ou bien, plus drôles et plus noirs, Christie Malry règle ses comptes et R.A.S. infirmière chef de B.S. Johnson.

    Rien ne dit que Quidam existera encore dans 10 ans, ni dans 5 ans, ni même ne serait-ce que l'année prochaine. Les temps sont durs, très durs, pour les fous du livre. C'est pourquoi, chers lecteurs, chères lectrices, je vous demande de jeter un oeil plus que curieux à l'assortiment que nous vous proposons à la librairie. Il ne s'agit pas d'implorer votre pitié ni votre bienveillance, loin de là, mais bien votre avidité de lectures insolites et singulières.

    Allez, venez vite et demandez-nous !

  • Le Travesti vous regarde

    Travesti de David Dumortiertravesti, dumortier, david, dilettante

    éd. Le dilettante 17€

    Travesti est de ces textes que l'on n'attend pas et que l'on se prend en plein figure. Dans une langue qui fait souvent du bien et dit beaucoup de mal, David Dumortier, poète dans le civil, habitué des salles de classe grâce à ses publications jeunesse, dévoile, en une confession tour à tour rageuse et bouleversante, sa vie de travesti.

    Et qui y a-t-il sous la jupe d'un travesti ?

    D'abord, il faudrait pouvoir tout dire sans choquer. Alors disons- le tout de suite. Si tout connaître de la vie d'un travesti qui aime à se donner de préférence à des noirs et des arabes vous choque, alors vous serez choqués. Si vous craignez de savoir ce qui pourrait se passer dans l'alcôve d'un travesti qui, c'est selon, vend ou offre son savoir-faire, alors fuyez et maudissez-vous d'être incapable, le temps d'un livre, de faire taire des convenances qui n'ont aucune place entre ces pages. Mais dans le cas  contraire, si vous reconnaissez que rien n'est sale en littérature qui est dit avec brutalité et beauté, alors bienvenue dans ce petit appartement parisien, bureau et bordel de David Dumortier où le poète et le fardé essaient de vivre en bonne entente. Défilent alors les hommes et leur petit fardeau de vie qui viennent pour parler autant que pour baiser, se défaire un instant de la réalité sans joie de leur quotidien. Savent-ils que le travesti est aussi poète ? Rien. Arrivent alors les excursions provinciales de l'écrivain, invité ici et là, dans quelque coin reculé de France où naissent les rivières, afin de travailler la rime avec deux trois classes motivées. Ces enfants là savent-ils que leur poète, dans l'intimité, aime à porter des robes vite enlevées le moment venu ? Sûrement pas.

    D'ailleurs, personne ne savait rien jusqu'ici, de sa schyzophrénie. Mais de ces nuits de labeur labouré, de ces tournées scolaires épuisantes racontées comme jamais aucun dumortier, david, travesti, dilettanteécrivain n'osa le faire, naissent des pages de littérature sublimes. Sublimes ! Marginal le poète, marginal le travesti. "Personne ne choisit un beau matin d'être poète pas plus que travesti". David Dumortier sera les deux dans un monde qui les méprise autant l'un que l'autre, et sur ce mépris, il brandit un miroir de littérature qui dit de nous ce qu'il en sait. Ce qu'il a pu observer dans son cabinet. Et devinez alors, entre le travesti et le père de famille, quand ils se retrouvent face à face avant de se serrer, lequel des deux a le plus de choses à cacher ?

    Travesti n'est pas une lecture qui vous veut du bien. Mais de ces centaines d'hommes rencontrés, leurs morceaux de vie dans ce livre collés, leur colère, leur violence, et de cette enfance paysanne détestée, père parti, mère abandonnée, et de ces enfants dans les classes, leurs questions incessantes et parfois, l'un d'eux, au-dessus du lot, un être hors du commun, de tout cela donc, toute cette matière qui sent un peu le fumier, naît un livre touché par la grace.

    Si vous le voulez, cher lecteur, chère lectrice, je ne vous conseillerais qu'un seul livre cette année. Ce serait celui-ci. Au risque de vous perdre.

    "Je n'ai jamais désiré être une diva pour mon pays. J'aurais seulement aimé être une femme un peu conne. Il n'y en a pas beaucoup qui rêvent d'être une conne. Mais moi je prends tous les rêves que les autres ne veulent pas."

    "Derrière la maison, un chemin blanc monte vers le boqueteau. Ce petit layon à l'air de respecter toute la diversité végétale du monde avec son joli nez à la retroussette dans le virage et son sac-à-dos rouge qu'il porte parfois sur le dos de quelqu'un. On aimerait lui en faire voir de toutes les couleurs à ce chemin de terre. Lui casser la gueule et lui piquer son pognon. Ca lui ferait changer d'avis sur l'amitié entre les peuples."

  • Ce que j'appelle un P***** de ROMAN NOIR !

    jahn, ryan, bons, voisins, actes, sud, effet, témoin

    De bons voisins de Ryan David Jahn

    Actes Sud       21€

    New York, le 13 mars 1964. A quatre heures du matin, après son service, une jeune femme rentre chez elle. En bas de son immeuble, tapi dans la pénombre, un homme armé l'attend. Elle va recevoir un nombre incroyable de coups de couteau, appeller au secours en vain et agonir près de trois longues heures dans une mare de sang sans que personne ne vienne l'aider. Pourtant ils seront près d'une quarantaine derrière leurs fenêtres à assister à la scène effroyable, convaincus qu'un autre parmi eux aura déjà appelé la police... Comment ce drame, qui à bouleversé l'Amérique, a-t-il été possible ? C'est la question que se pose Ryan David Jonathan dans ce premier roman d'une noirceur incroyable. Entrecroisant les existences fragiles d'hommes et de femmes suffisamment occupés par leurs propres problèmes avec la narration minutieuse du calvaire de la jeune victime, il brosse le portrait d'une ville la nuit, où règnent violence, corruption, pédophilie et racisme. Une Amérique en guerre au Viet Nam qui s'oublie et s'enfonce dans une fange cérébrale où se noie le quotidien. Restent quelques personnages magnifiques : un fils prisonnier de l'amour qu'il porte à sa mère gravement handicapée, un homme qui découvre son homosexualité en compagnie d'un collègue de travail, un couple qui se dispute après une soirée échangiste... La vie ne manque décidémment pas de distractions qui vous feraient oublier qu'à quelques marches de là, en bas de votre immeuble, votre jeune et jolie voisine rampe dans son sang depuis de longues minutes déjà, espérant atteindre la porte de son appartement avant que son agresseur ne vienne terminer un travail suspendu. Coitus interruptus...

    Voilà un roman noir magistral ! Une perle à ne pas rater ! Quelque chose entre Short Cuts, le film de Robert Altman, pour la construction et Hubert Selby Jr ou Truman Capote pour le talent de plume. 


  • De quoi septembre est fait ?

    Limonov                     de Emmanuel Carrère

    Ed. P.O.L.                  20€

     Poète, voyou, clochard, majordome, vivant au crochet des femmes plus souvent qu’à son tour, détestant son pays mais prêt à casser la gueule à celui qui en dirait du mal, fasciné par la violence, la carrere, limonov, guerre et ses combats, allant jusqu’à porter les armes aux côtés de généraux serbes de sinistre mémoire, Limonov a toujours été aussi profondément sincère dans ses excès que pouvaient l’être les personnages détestables des romans de Roberto Bolaño. De cette vie chaotique dont on ne peut rien assurer quant à la pérennité de l’œuvre littéraire, Carrère s’empare pour en faire une interprétation lumineuse qui laisse le lecteur ébloui et sonné une fois le livre refermé. De l’Union Soviétique aux prisons de Poutine en passant par New-York, Paris (il y connaîtra ses premiers succès d’écrivain) et les Balkans où il ira sentir l’odeur du canon, c’est un chemin d’admiration et de répulsion qu’il nous invite à suivre dans ce nouvel opus. Ecrivain sans style,carrère, limonov, polCarrère, use une nouvelle fois remarquablement toutes les ficelles de la grande narration et nous bluffe littéralement dans cette magistrale manipulation littéraire où son ego légendaire semble enfin avoir trouvé un maître à sa hauteur. On lit Limonov d’une traite, étourdi par tant de folie, et on en redemande !

    Freedom                                de Jonathan Franzen

    Ed. de l’Olivier                      24€

     

    Il faut aborder Freedom comme si vous n’en aviez pas encore entendu parler (mais est-ce possible ?!), comme si le visage de Franzen et ses franzen, olivier, freedomgrosses lunettes à monture noire vous étaient encore totalement inconnu, et comme si la rumeur annonçant que l’Amérique avait (enfin !) trouvé son Grand Ecrivain n’était point déjà parvenue à vos oreilles. Voici donc un roman de 700 pages dont vous ignorez tout, d’un écrivain rare puisque son précédent livre, Les corrections, était paru il y a 10 ans.

    Freedom relate, sur 3 générations, une série d’erreurs familiales dont se repaissent les névroses intimes, et celle qui touche Patty, personnage central de ce roman, est du plus bel acabit. Disons que tout commence pour elle par un viol que ses propres parents finiront par nier… Mal mariée, mère parfaite en apparence mais complètement déglinguée du côté des sentiments, aimant excessivement son fils, délaissant sa fille, vivant de façonfranzen, olivier, freedom insatisfaisante un mariage honnête, secrètement amoureuse du meilleur ami de son mari, incapable de l'accepter, d'y remédier, incapable de faire quoi que ce soit de sa vie, souffrant d’une abyssale carence d’amour propre… le tout dans un pays qui, des années 70 aux années 2000 va perdre le sens de ses propres valeurs au point de se lancer dans une guerre mensongère au nom de la liberté. Intimiste et ambitieux, donc, mais aussi terriblement drôle par moments, Freedom est un livre puissant, un livre sur la complexité des sentiments avec des personnages magnifiques jusqu’au plus profond de leur détresse. Un grand moment d’émotion.

    La signature                          d’Allain Glykos

    Ed. de L’escampette             15€

    Installé sur le trottoir devant la librairie des Flots bleus, Allain Glykos signe Nunca Más. Une longue journée de dédicaces en plein mois d’août dans une petite librairie balnéaire, quand on glykos, allain, signature, escampetteest un auteur quasi inconnu du grand public, est une bonne façon de mettre à l’épreuve un ego d’artiste déjà passablement abîmé par une carrière littéraire d’une dizaine d’années. C’est aussi une occasion en or d’observer le défilé des « congés payés » en tongs et pantacourts, davantage disposé à savourer une glace à l’italienne qu’à affronter la lecture d’un livre relatant une sombre histoire de violences conjugales. Devant sa table en formica, l’écrivain encaisse les humiliations, les phrases moqueuses de passants revêtus de maillots de foot, l’indifférence d’une femme pendue à son téléphone portable manipulant sans soin ce livre que manifestement  elle n’achètera jamais, et les conversations à rallonge de gens peut-être encore plus seuls que lui. Avecglykos, allain, signature, escampette beaucoup d’humour, de lucidité, et parfois un brin d’amertume, Allain Glykos - écrivain pourtant défendu ici et là par quelques libraires défricheurs avançant la machette à la main dans l’épaisse forêt éditoriale - est amené à se poser la question de la nécessité de sa prose dans un monde qui n’en a pas besoin.

     

    Mont Blanc                  de Fabio Viscogliosi    

    Ed. Stock                    16.50€

    Ceci n’est pas un témoignage. Ceci n’est pas le témoignage d’un homme d’une quarantaine d’années revenant, 12 ans plus tard, sur la disparition de ses parents viscogliosi, fabio, stock, mont, blanclors du terrible accident du tunnel du Mont Blanc en mars 1999. Mont Blanc est un drôle d’objet littéraire tâtonnant par chapitres très courts autour de la question du deuil. Mont Blanc, ce sont les coïncidences de la vie qui ne laissent d’interroger Fabio Viscogliosi, cet artiste complet exerçant aussi ses talents dans l’univers de la musique et du dessin. Réflexions littéraires, cinématographiques, musicales, images du procès, errances citadines, poésie du lieu, l’image d’une mélancolique jeune fille absorbée dans sa lecture à la bibliothèque municipale, le narrateur apparaît surtout, à travers ce patchwork qui finit par lui donner un visage, comme ultra sensible, incapable de sauver quoi que ce soit de la vie de ses parentsviscogliosi, fabio, stock, mont, blanc, embarrassé de souvenirs et reconnaissant du temps qui passe. Mont Blanc la petite musique perecienne que siffle un écrivain qui termine son texte en appuyant sur l’accélérateur, riant à gorge déployée en compagnie de Borgès et Bob Marley « J’avais rendez-vous avec la vie et je ne voulais surtout pas la faire attendre. »

     

    Des vies d'oiseaux de Véronique Ovaldé

    éd. de l'Olivier19€

    Villanueva nueva est le quartier aisé d’une ville côtière du Chili. Le lieutenant de police Taïbo y enquête sur un couple de jeunes gens insaisissable qui investit les somptueuses maisons de riches citoyens durant leur absence et va ainsi, de lieu en lieu, vidant caves et frigos. Au cours de cette enquête, ce ovaldé, véroniquesolitaire indécrottable est amené à rencontrer Vida Izzara, femme au foyer mariée à un prospère industriel en outillage médical, dont la maison vient tout juste d’être visitée. Il ressort très vite de cette entrevue d’une part que cette femme s’ennuie à mourir auprès d’un homme narcissique, écrasé d’orgueil devant l’importance de sa réussite professionnelle, et d’autre part que le charme taciturne du lieutenant ne l’a pas laissée insensible…

    Quand il apprend plus tard que depuis de longs mois Paloma, la fille du couple Izzara, a disparu sansovaldé, véronique, vies, oiseaux, olivier, chili laisser d’adresse et qu’il serait fort probable que ce soit elle et son compagnon Adolfo qui squattent ainsi les villas du quartier, ce n’est pas sans déplaisir non plus que le lieutenant Taïbo se voit obligé de revenir poser quelques questions à cette charmante femme afin de clarifier quelque peu la situation.

    Véronique Ovaldé nous offre avec Des vies d’oiseaux un superbe roman autour des questions d’aliénation conjugale, sociale et familiale.

     

  • Ce Gatsby là est Magnifique !

    fitzerald, francis, scott, gatsby, polLe chef d’oeuvre de Francis Scott Fitzerald vient d’être retraduit par Julie Wolkenstein, une romancière doublée d’une maître de conférence en littérature comparée, entraînant dans son sillage une belle polémique. Gatsby le Magnifique, The great Gatsby, peut-il devenir simplement… Gatsby ?

    Nous n’entrerons pas dans ce débat au demeurant passionnant (plus d’infos ICI), mais cette nouvelle traduction devrait vous donner l’envie – comme elle me l’a donné à moi – de vous jeter dans ce texte magnifique écrit en 1925 autour duquel nous n’avions que trop tourné. Pour les initiés, que cette mise à jour du chef d’œuvre de Fitzerald soit l’occasion de retourner faire un tour du côté de Long Island, aux abords de cette villa magnifique de West Egg.

    Là vit un type mystérieux qui donne très souvent de somptueuses réceptions auxquelles il ne participe qu’à peine. Qui est cet homme qui porte beau, entouré de convives qu’il ne connaît pas, et laisse une impression de solitude douloureuse au joyeux anonyme, la coupe de champagne à la main, qui aurait l’idée de croiser son regard ? Et cette fortune dont il semble si prodigue, d’où lui vient-elle ? Et ces longues heures qu’il passe seul sur sa pelouse à regarder de l’autre côté de la baie, du côté de East Egg... Pour voir quoi ? Une vague lumière verte dans la nuit, fragile comme une chandelle offerte augatsby vent ? Toutes ces questions, Nick Carraway, jeune trentenaire venu à New York pour apprendre le métier d’agent de change, se les pose lui aussi. Depuis toujours, son bon visage et son caractère bien élevé ont fait de lui un confident naturel auprès de pas mal de gens et c’est, somme toute, assez naturellement que Gatsby, dont il va devenir le voisin va lui apporter des réponses qui vont à jamais bouleverser sa vie…

    Allez ! Lisez ou relisez Gatsby ! Pour n’en connaître qu’une, cette traduction là n’en reste pas moins formidable et donne à ce classique une touche de modernité sans doute bienvenue. Les traductions vieillissent, il faut le reconnaître, alors emparons-nous de celle-là et crions que Magnifique ou pas, cette traduction est Great !

  • La mémoire et l'oubli.

    POL, robin, patrice, voyage, blue, gap, navajo, alzheimerVoyage à Blue Gap de Patrice Robin

    éd. POL        11€

    Connaissez-vous Blue Gap ? Une vingtaine d’habitations  au cœur d’une réserve Navajo de l’Arizona. C’est là que Louise a trouvé l’amour. Il s’appelle Scott, est indien et ne porte que des chemises à carreaux.

    Le voyage que le narrateur, père de la jeune femme, s’apprête donc à faire en terre indienne pour retrouver sa fille et rencontrer Ben et Lauren, les parents de Scott, sera surtout pour lui un voyage sur les sentiers tortueux de la mémoire. Celle, bien sûr, des premiers habitants de ce continent dit nouveau, massacrés et déportés par les pionniers, à présents parqués dans des réserves éloignées, trompant, mais à peine, la misère de leur condition dans des entreprises commerciales sans âme. Mais aussi celle de sa mère, qui s’enfuit comme le temps passe. Et les médecins qui lui font comprendre qu’elle n’en reviendra pas. Alzheimer.

    Marchant sur les traces des ancêtres de Scott, suivant par la pensée celles de ses propres parents, paysans des terres grasses du grand ouest, l’auteur de ce texte sensible, touche ce qui en chacun de nous se trouve de plus fragile et pudique : le sentiment d’appartenance filiale.

    Patrice Robin fuit l’éloquence, ne brusque pas la langue. Ne brode pas de ces phrases chargées de style et de poésie. Ses mots font le bruit du papier qui brûle. Et vous laissent bouleversé.

  • RENCONTRE AVEC SRDJAN VALJAREVIC mercredi 25 mai

    Voici une des plus belles surprises de ce début d’année ! L'écrivain serbe Srdjancôme, actes, sud, valjarevic, srdjan, serbe Valjarevic nous entraîne  au bord du lac de Côme d’où l’on revient des souvenirs plein les yeux.

    Un jeune auteur serbe, dont on ne saura jamais le nom, rempli presque sans y croire un formulaire pour s’adjuger une bourse qui lui ouvrira les portes des villas du domaine Bellagio où il pourra « y écrire tranquillement ». Seulement « à l’époque, travailler ou écrire sérieusement ne l’intéresse pas ». Ce séjour d’un mois va finalement s’avérer être une délicieuse et douce digression dans la vie d’artiste de ce jeune homme à l’ivresse élégante.

    Toujours simple et sincère, nous le suivrons au fil de ses rencontres. Sans préjugés il sera le trait d’union entre deux mondes : celui de la résidence perchée sur la colline Tragédia, et celui des habitués des deux troquets du village en contrebas. Dans ce monde nouveau, entre théorème et football, entre deux verres aussi, il saura nouer des liens solides au grès des regards, des sourires et des gueules de bois.

    valjarevic, srdjan, actes, sud, cômePeu à peu, ce grand lecteur de Walser et Thomas Bernhard se laissera aller à la promenade, aux pique-niques et aux baisers sur les bords du lac d’où pourtant, il faudra bien partir avec pour tout bagage une bouteille de Whisky et une sérénité folle.

    Certains personnages de romans nous accompagnent toute notre vie, celui-ci en fait partie. Sitôt le livre refermé, il vous manque déjà…Une merveille.

     

    Valjarevic et son traducteur à la librairie des Cordeliers Mercredi 25 mai

    Signature de18 à 19h Rencontre après 19h (env. 1 h)

    Un verre de vin sera servi à la suite de la rencontre.


  • DERNIERS JOURS D'ALEXANDRIE

    jours d'alexandrie.gifJours d'Alexandrie de Dimitris Stefanakis

    trad. du Grec  par Marie Roblin  éd. Viviane Hamy   24€ 

     

    A priori, les pavés de 500 pages, ce n'est pas pour moi, mais comme il n'est pas non plus dans les habitudes des éditions Viviane Hamy de publier  de ces romans-fleuves propres à vous emporter dans un torrent romanesque impétueux, j'ai décidé d'y jeter tout de même un oeil. Un précédent cependant, L'art de la joie de Goliarda Sapienza, chez le même éditeur en 2005 avait été une telle révélation que je demandai rien moins qu'une aussi belle surprise... Jours d’Alexandrie ne m’a pas déçu.

    Voici un roman formidable, une grande fresque historique qui débute en 1914, dans cette cité qui depuis des siècles fascine l'occident. L'histoire commence précisément le jour où la Première Guerre Mondiale est déclenchée. Antonis Haramis, un industriel grec du tabac, signe avec le commandement anglais un contrat juteux lui donnant l'exclusivité du ravitaillement des troupes britanniques en cigarettes. Dès lors, la fortune de sa famille semble assurée, en dépit des aléas que la Vie et l’Histoire mettront sur son chemin. Et les 500 pages qui suivent ne manqueront ni de rebondissements, de revers de fortune, de révélations édifiantes et… d’aventures amoureuses. Car ce roman nous séduit aussi par sa force sensuelle, rappelant pour mémoire comment sur cette ville, en ce début de XXième siècle, soufflait un vent de liberté des mœurs qui n’avait presque rien à envier à celui qui traversait l’Europe des Années Folles.

    Des dizaines de personnages se croisent, se suivent et se perdent au fil du roman. Mais le plus important d’entres eux aux yeux de Dimitri Stefanakis est bien entendu celui qui les englobe tous : la ville d’Alexandrie. Sous tutelle anglaise, elle est alors comme un coin d’occident en plein monde arabe, une ville où l’on vient se reposer si l’on a les moyens, où l’on vient faire fortune si l’on a du talent, une Babel des temps modernes où l’on parle mille et unes langues en particulier celle du savoir-vivre, de l’élégance et du sexe : le Français.

    Mais que l’on ne s’y trompe pas, peut-on lire entre les lignes, cette liberté de mœurs, cet esprit libéral qui semble comme importé par la très forte présence européenne, n’existent qu’au prix d’un aveuglement originel. Celui qui efface, ou repousse suffisamment loin, les arabes d’Egypte que l’on retrouve sans cesse humiliés, en butte à un racisme de classes parfois très violent. Et plus nous avançons dans le temps (1ère Guerre Mondiale, montée du nazisme, 2nde Guerre Mondiale,jours, alexandrie, stefanakis, dimitris, viviane, hamy, égypte naissance d’un état israélien, Guerre Froide, etc.) plus apparaît clairement la naissance d’une conscience arabe, d’un  nationalisme qui aboutira à l’arrivée de Nasser au pouvoir et à cet épisode historique majeur que représentera la Nationalisation du Canal de Suez en 1956. Evénement qui sonnera la fin du rêve alexandrin et celle du magistral roman de Dimitri Stefanakis.

    Bref, pour finir je voudrais surtout dire : N’ayez pas peur. Voici un roman de 500 pages pour lecteurs de romans de 300 pages, qui seront surpris de le dévorer comme un roman de 100 pages ! Et je parle d’expérience.


     

  • N'espérez pas vous débarrasser des livres !

    umberto eco, jean-claude carrière, livres, débarrasser, livre de pocheOn n'aurait rien inventé de mieux que le livre depuis l'invention du livre. "Le livre est comme la cuiller, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. Vous ne pouvez pas faire une cuillère qui soit mieux qu'une cuillère. Des designers tentent d'améliorer par exemple le tire-bouchon, avec des succès très mitigés, et la plupart d'ailleurs ne fonctionnent pas. Philippe Stark a essayé d'innover du côté des presse-citron mais le sien (pour sauvegarder une certaine pureté esthétique) laisse passer les pépins. Le livre a fait ses preuves et nous ne voyons pas comment, pour le même usage, nous pourrions faire mieux que le livre."

    Cette réflexion pleine de malice de l'écrivain universitaire Umberto Eco donne le ton du livre N'espérez pas vous débarraser des livres*, conversation sur l'avenir du bouquin (en papier !) avec son complice Jean-Claude Carrière. Entre ces deux puits d'érudition, pas une once de pédanterie lorsqu'il s'agitdébarrasser des livres.jpg d'évoquer cet outil tout bête composé de "pages de texte ou d'images réunies ensembles par quelque truc technique qui rend possible le feuilletage." Intelligents et drôles, leurs propos nous éclairent une bonne fois pour toutes sur cette mort toujours annoncée et sans cesse reportée que celle du livre. L'e-book est-il l'avenir définitif du livre ou n'en est-il qu'une composante, une déviance avec ses avantages et ses inconvénients à coté de laquelle la version papier continuera son vieux bonhomme de chemin ? Le numérique n'est-il pas déjà démodé sinon menacé de perpétuelle obsolécence quand tout un chacun peut lire encore sans problème un ouvrage de sa propre bibliothèque acheté une vingtaine d'années plus tôt ? Que sont nos vieilles cassettes VHS devenues, elles qui étaient en leur temps à la pointe de la modernité ?

    Je pense pour ma part que le livre a cet avantage de ne pas avoir à se poser la question de la modernité. Un livre n'est pas moderne. Il est, comme le dit Umberto Eco, comme la cuillère. La disparition de la cuillère viendra quand un outil formidable la remplacera en mieux, comme si cela était possible. Ou bien viendra-t-elle quand les gens cesseront de manger de la soupe, des yahourts ou des glaces? Il en va de même concernant la disparition du livre, selon moi. Elle ne viendra pas de l'e-book (dont la disparition, elle, est très certainement déjà programmée dans quelque unité de recherche en technologie quelque part dans le monde) mais bien d'une éventuelle absence de lecteurs. Moins de lecteurs, moins de librairies. Moins de librairies, moins de livres.

    Un e-book a besoin d'électricité pour fonctionner. Le livre papier n'a besoin que de lecteurs.

    *éd. Le livre de poche. 6€

     

  • 2011, PREMIERES PRISES !

    Requins d'eau douce de Heinrich Steinfest9782355360473.jpg

    trad. Autrichien

    éd. Carnets Nord    20€

    Dans une piscine située sur le toit d’un gratte-ciel viennois, un cadavre flotte. Amputé d’une jambe et d’une main, la peau lacérée en de nombreux endroits, tout laisse à penser que le pauvre homme a eu à subir l’attaque… d’un requin. Aussi improbable que cela puisse paraître dans un pays ne possédant pas même un mètre de rivage marin, les traces dont le corps est recouvert ne laissent pas la moindre place au doute.

    Tout ceci est bien mystérieux et les mystères, l’inspecteur Richard Lukastik en charge de l’enquête déteste ça. A ses yeux, le mystère n’a pas plus de place dans la vie qu’une plage en Autriche. Et les plaisantins qui sèment des cadavres en laissant derrière eux une curieuse mise en scène ou un message énigmatique destinés à mettre en éveil l’appétit  des brigades criminelles ne méritent qu’un long soupir et un regard fatigué.

    Armé de son seul bon sens et de son inséparable Tractatus logico-philosophicus, Lukastik va pourtant devoir se mettre au boulot, et rater pour la première fois depuis des années le dîner familial que ce grand garçon de 47 ans prend chaque soir en compagnie de ses parents et de sa sœur dont il est secrètement amoureux. Cette entorse aux habitudes s’avèrera peut-être payante mais l’addition sera salée. Très salée même pour celui qui résoudra le (non !) mystère des requins d’eau douce.

    Voici un très bon polar, comme on les aime, avec ce qu’il faut de décalé dans l’intrigue, ce qu’il faut de mauvaises manières chez le héros et un bon lot de réflexions à l’emporte-pièce tout simplement hilarantes. 

    Le signal de Ron Carlson Le signal Carlson.jpg

    trad. de l'anglais (Etats-Unis)

    éd. Gallmeister 22€

    Mack sort tout juste d’un séjour de taule de quelques années pour avoir trempé dans un trafic de stupéfiants dans l’espoir désespéré de renflouer financièrement le ranch familial au bord de la faillite. Il appelle aussitôt Vonnie, sa femme, pour une dernière randonnée dans les montagnes du Wyoming, « comme au bon vieux temps », au temps où ils étaient encore un couple uni vivant au cœur d’une nature comme faite pour eux. Mais les écarts répétés et la descente aux enfers de Mack ont poussé Vonnie à refaire sa vie avec un brillant avocat du patelin et cette randonnée, agrémentée de parties de pêche sur les lacs de montagnes qu’ils ont tellement aimés jadis, sera l’ultime occasion pour eux de faire le point sur un amour irrémédiablement abîmé.

    Mais ce que Mack cache à Vonnie, c’est que cette balade de trois jours sur la trace des fantômes de leur relation passée sera aussi l’occasion pour lui d’une toute dernière mission pour le compte d’un obscur trafiquant du coin. Il devra retrouver une balise émettant un faible signal GPS perdue lors d’un accident aérien. Sa mission accomplie, son ranch sera sauvé. Pourtant on ne peut pas courir deux lièvres à la fois et cette randonnée intime finira par virer dans une sauvagerie digne de Délivrance, le film de John Boorman.

    Le Signal, s’il se lit d’une traite, commence  gentiment au rythme des souvenirs qui accompagnent les marcheurs, avant de se lancer presque subitement dans un sprint incroyable dans lequel la forêt - sa beauté folle et ses pièges - fournira une piste sublime et périlleuse.

     

    Crocodiles.gifDans la mer il y a des crocodiles de Fabio Geda et Enaiat Akbari

    trad. de l'italien

    éd. Liana Levi 15€

     

    A 10  ou 11 ans, Enaiat est abandonné par sa mère de l’autre côté de la frontière, en terre pakistanaise. Ce geste d’abandon est en réalité un geste d’amour terrible d’une femme afghane espérant ainsi permettre à son fils d’échapper au sort terrible que talibans et Pachtounes réservent à ceux qui ont le malheur d’appartenir à l’ethnie des hazara. De ce matin où sa mère ne sera pas à ses côtés à l’heure du réveil, le petit garçon ne devra plus alors compter que sur lui-même et organiser du mieux une vie de débrouille, entre les manifestations de solidarité et les coups bas qu’il recevra de ses compagnons d’infortune. Du Pakistan à l’Italie en passant par l’Iran, la Turquie et la Grèce, Dans la mer il y’a des crocodiles raconte sur près de 5 années le destin exceptionnel de cet enfant qui affrontera mille périls avant de trouver enfin une terre d’accueil, un pays qui lui accorde le très prisé statut de réfugié politique.

    Recueilli par un journaliste italien de la Stampa, l’histoire d’Enaiat Akbari se lit  presque comme un conte alors même qu’elle témoigne d’un drame humain vécu à chaque seconde par des milliers et des milliers d’individus de par le monde. Parce qu’il se finit bien et parce que la voix du jeune homme, elle-même, ne verse jamais dans un larmoyant appel à la compassion, puisse ce récit se lire comme une exigence  de tolérance envers ces gens aux visages si fatigués qui nous entourent et qui nous semblent, souvent, venir de très très loin. Il y a certainement un petit Anaiat qui habite en bas de chez vous.