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Coups de coeur livres - Page 4

  • Goolrick, on adore !!!

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    La chute des princes de Robert Goolrick

    trad U.S. éd. Anne Carrière 20€

    Les larmes aux yeux, j’ai terminé la lecture fiévreuse de ce texte incroyablement lumineux de Robert Goolrick qui revient sur une période qu’il semble avoir trop bien connue : le New York des années 80 et ses abus déjà croisés dans les romans de McInerney. Trop de fric d’abord. Une avidité inouïe ! Trop de came ensuite, trop de sexe, trop d’alcool, l’excès pour seule limite et une morgue incroyable dans le regard posé sur le reste du monde qui n’est pas de la fête. Retour sur cette période à travers la confession d’un broker de Wall Street encore tout étonné, 30 ans plus tard d’être ressorti vivant de ces années de gloire puis de désolation où beaucoup ont laissé leur peau. L’écriture de Goolrick est touchée par la grâce d’un ange fitzeraldien. Une élégance incroyable pour faire le portrait de beautés overdosées, de courtiers au cynisme aveuglant et  de relations qui ressemblent à l’amitié et finissent la peau sur les os, la peur au ventre et le sida pour dernier frisson. Le retour de bâton fait un carnage. Nous ne les plaindrons pas, certes. Mais il y a tellement d’amour dans cette prose, comme dans ce portrait ultime d’un jeune travesti au grand cœur que, oui, la chute de ces princes est digne de nos larmes.

    Pour rappel, Robert Goolrick est l'auteur de Féroces et de Arrive un vagabond. également parus aux éditions Anne Carrière et Pocket.

    féroces,goolrick,pocketFéroces de Robert Goolrick

    éd. Pocket 6.20€

    Comment parler d'un livre pareil quand on est encore sous le choc de ses dernières pages, quand on reste le coeur serré en plein milieu de la nuit à tourner et retourner entre ses mains cet objet littéraire explosif aux apparences pourtant tellement anodines ?
    Féroces. Le titre, en français, est en fait très mal choisi. Robert Goolrick avait intitulé ce roman en anglais : La fin du monde telle que je l'ai connue : scènes d'une vie, annonçant d'emblée le caractère autobiographique de son entreprise tout en lui conférant une note élégante et tragique. 
    Les années 50 en Virginie. La famille Goolrick semble vivre dans un état de joie permanent, réalisation parfaite de ce que la société américaine d'alors peut produire de plus achevé. Les Goolrick ont plein d'amis qu'ils reçoivent où visitent quasi quotidiennement, des robes et des costumes d'une très grande élégance pour habiller leur réputation d'infatigables noceurs et un esprit d'un charme fou qui font d'eux les personnes indispensables à avoir dans un carnet d'adresses digne de ce nom. Ils singent la vie telle qu'ils la lisent dans la revue du New Yorker qui leur sert de référence indépassable, ils lisent les romans de John Cheever ou de Updike, apportent un soin tout particulier à l'élaboration de leur jardin et achètent des quantités de glace pillée pour rafraichir les dizaines de cocktails à venir. En apparence, ces Goolrick là, avec leurs trois enfants, nagent dans le bonheur. Il y a cependant une règle chez eux que chacun se garde d'outrepasser : on ne parle jamais à l'extérieur de ce qui se passe dans la maison.
    On ne parle pas des mille et une astuces pour vivre au-dessus de leurs moyens en tapant à droite et à gauche ces quelques précieux dollars qui leur permettront d'organiser, ce soir encore, un de ces apéritifs délicieux qui font leur réputation. On ne dit rien des doses goolrick,robertd'anxiolytiques dont ils se nourrissent pour garder le cap jusqu'à leur prochaine soirée. Rien non plus de l'état permanent de gueule de bois dans lequel ils vivent, le plus souvent incapables de répondre aux demandes d'amour de leurs propres enfants, se montrant même à l'occasion parfaitement cruels avec eux en société pour le bonheur d'un trait d'esprit. Et puis il y a ce secret. Il y a surtout ce secret. Cette chose abominable dont il ne faudra jamais parler ou sinon " des choses terribles arriveront".
    Un des chapitres de Féroces s'intitule L'été de nos suicides. Où l'on lit pendant une vingtaine de pages insoutenables comment Robert Goolrick est tombé à l'âge de trente ans au plus profond d'une dépression suicidaire durant laquelle il s'est appliqué, pendant de longues semaines, avec une "jouissance érotique", à s'auto-mutiler en se coupant les veines chaque fois un peu plus profondément. Ce chapitre central est d'une force terrible. Il plonge le lecteur dans un profond sentiment de compassion envers cet inconnu de papier dont on ignorait jusqu'à l'existence avant d'avoir ouvert ce livre, et l'oblige à se demander ce qui a donc poussé donc ce type à en venir à de pareilles extrémités. 
    Quel est ce secret pourri qui empoisonne en silence la vie des Goolrick ? Vous ne l'apprendrez qu'à la toute fin du livre, révélation bouleversante qui vous pousse à penser, avec le narrateur malheureux de cette histoire magnifiquement écrite : "Comment ont-ils fait pour continuer, sachant ce qu'ils savaient, et chacun sachant ce que l'autre savait ?"

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    éd. Pocket 6.80€

    Le portrait d'une petite ville de Virginie bien paisible, bien tranquille avec ses "bonjour-madame-Brown-vous-allez-bien ?" etc, etc. 

    Arrive un inconnu. Plutôt beau gars. La trentaine sportive, un pickup, deux valises. Dans une des deux valises, des couteaux de bouchers. Boucher, c'est son métier, son art. Mais il ne va pas se passer ce que vous imaginez déjà... Et pourtant vous avez raison, tout ça sent le drame à plein nez et vous n'allez pas être déçus ! L'écriture de Goolrick est un piège d'élégance...

    Méfiez-vous !

  • Éblouissant !

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    Et rien d'autre de James Salter

    trad. anglais (U.S.) éd de l'Olivier, 22€

    "En 1996 paraissait en France, presque 30 ans après sa publication aux Etats Unis, Un sport et un passe temps, une plongée au cœur d'une passion érotique hors du temps vouée à une fin brutale. Un bonheur parfait, qui paru l'année suivante se présente comme le pendant de cette première histoire. On y découvre le modèle exemplaire d'un couple qui aurait mis le modèle américain à ses pieds, mais qui, par peur de l'ennui, va chercher dans d'autres bras quelques instants de jouissance. Jeu dangereux puisque après le frisson éphémère de la découverte d'un corps inconnu, on se retrouve fatalement face à soi, aussi seul qu'avant. Et rien d'autre clôt en quelques sorte ce triptyque du sexe et de l'amour en racontant la vie d'un homme depuis la guerre jusqu'à ses vieux jours.

    [...] A mesure qu'il gagne en âge, il se détache du leurre de l'amour salter,rien,autre,olivierromantique, et ses partenaires sont de plus en plus des femmes qui, comme lui, cherchent la jouissance du sexe et la fraternité intellectuelle. Et rien d'autre est l'histoire d'un homme qui apprend à ne mendier ni l'amour ni la reconnaissance et qui accepte les défaites amoureuses avec la sagesse de celui qui a compris que l'on ne retient ni les sentiments ni les moments de bonheur. Salter excelle a décrire ces passages de solitude, ces instants en suspension à peine accrochés à un rayon de soleil dans l'interstice d'un rideau et qui sont d'une beauté à pleurer."

    Article de notre ami Michel Edo de la librairie Lucioles à Vienne, à retrouver dans le magazine Page des libraires.

  • Oliver Crisp, aventurier malgré lui !

    oliver,îles,vagabondes,seuil,reeve,mcintyreOLIVER ET LES ILES VAGABONDES de Philip Reeve et Sarah McIntyre

    éd. Seuil Jeunesse 11.50€  à partir de 8 ans

     Avoir des parents explorateurs, faire quatre fois le tour du monde, vivre des aventures fantastiques comme découvrir des cités disparues ou élucider des énigmes vieilles comme le monde, ça ne laisse pas beaucoup le temps de s’ennuyer ! Et c’est bien ça l’ennui. A 10 ans, Oliver n’a jamais eu le temps de se faire des amis, de se sentir chez lui ou pire encore, d’aller à l’école, comme tout enfant qui se doit ! Il en a ras le bol Oliver et il est bien décidé à profiter enfin de la « retraite » de Mr et Mme Crisp, ses parents, pour se ranger une bonne fois pour toute ! Au garage l’exploramobile et bonjour la petite ville côtière de Calmeflot ! Après tout, quoi de plus excitant que de se réveiller chaque matin pour contempler le même paysage ? Hum… C’était sans compter sur la disparition soudaine et mystérieuse de Mr et Mme Crisp – incorrigibles décidément !

     « La plupart des gens se seraient inquiétés de la disparition de leurs parents et d’un groupes d’îles non cartographiées. Ils se seraient mis à courir en hurlant et auraient appelé la police ou le garde-côte. Pas Oliver. C’était un Crisp, il savait garder son sang froid. »

    Qu’à cela ne tienne, Oliver se lance à l’aventure à la recherche de ses parents disparus. Mais… dans cette histoire, les îles ont des jambes et parcourent les océans, les algues sont bavardes, sarcastiques et donnent naissance à de petits singes de mer verts et méchants ! Accompagné d’un albatros grincheux, d’une sirène myope dénommée Iris et d’une petite île timide, Oliver met le cap sur les Bas-fonds, au rendez-vous extraordinaire des îles vagabondes…

    Qu’on se le dise. On a une âme d’aventurier ou on n’en a pas. Oliver a ça dans le sang depuis toujours et malgré vous, aucune chance de vous ennuyiez en compagnie de ce p’tit gars !

    Lecture coup de cœur pour explorateur et exploratrice averti(e)s.

     

  • Petit meurtre vintage

    roseanna,per,walhoo,sjowall,maj,rivages,polar,suédoisRosaenna de Per Walhoo et Maj Sjowall

    éd. Rivages 9.15€

    L'été, c'est le moment idéal pour lire ou relire les classiques ou, pourquoi pas, ces bouquins un peu oubliés mais dont on a entendu parler et qui ne manqueraient, paraît-il, ni d'intérêt ni de charme, fut-il un peu désuet ! Alors pour les amateurs de romans policiers et plus particulièrement pour ceux qui raffolent et ne se lassent pas de crimes nordiques dans la lignée des Mankell, Indridason et autres Stig Larsonn, voici Maj Sjowall et Per Wahloo, le duo de choc à l'origine de cette tradition de littérature criminelle venue du grand nord ! Dès 1965 ce couple d'écrivains crée le personnage de Martin Beck, inspecteur suédois de la police de Stockholm dont les enquêtes vont passionner comme jamais les lecteurs du monde entier jusqu'en 1975 et engendrer une prestigieuse lignée d'auteurs scandinaves.

    Martin Beck, tel qu'il apparaît dans Roseanna la première enquête qui lui est dédiée, est un flic d'humeur maussade, empêtré dans un mariage usé jusqu'à la corde et se sentant coupable, sans pouvoir se l'avouer à lui-même, d'une situation personnelle désastreuse où il ne voit plus grandir ses enfants et oublie d'aimer sa femme. Peu bavard, il réserve ses plus grandes envolées aux transports en commun, responsables selon lui de tous les maux... une marotte en quelque sorte qui le rend sympathique.

    Le roman commence avec le cadavre d'une jeune femme repêché dans le canal de Borenshulte. Elle est nue et a manifestement été rudement molestée avant d'être jetée par dessus bord. Comment retrouver le criminel avec les moyens de l'époque quand aucun indice ne se propose aux enquêteurs venus en nombre pour tirer cette affaire au clair ? Martin Beck va devoir faire preuve d'une grande patience et d'une obstination hors norme pour débusquer l'auteur du meurtre de cette jeune femme qui s'avèrera être une touriste américaine répondant au prénom de Rosaenna.

    Le double dépaysement, géographique et temporel, apporte énormément au charme à ceroseanna,per,walhoo,sjowall,maj,rivages,polar,suédois roman qu'un humour très moderne, notamment dans son rapport aux problématiques sexuelles, contrebalance pour le plus grand plaisir du lecteur. Les interrogatoires, en particulier, sont des merveilles de drôlerie et de finesse. Le personnage de Rosaenna lui aussi, tel qu'il se dessine en égérie moderne d'une concupiscence féminine décomplexée, marque le lecteur comme il dresse face à lui une société nordique traditionnelle qui n'est peut-être pas encore prête à l'accepter. Le rythme du livre, d'abord lent alors que l'enquête piétine, gagne en intensité lorsque l'étau semble se resserrer sur l'individu vers lequel portent les soupçons les plus accablants. C'est vraiment bien ficelé. La résolution de l'énigme est imparable et cette enquête laisse une émotion étrange dans le coeur du lecteur qui comprend bien qu'en ces années 60, un monde, une société, basculent dans une révolution des moeurs qu'une criminalité nouvelle ne manquera pas d'accompagner.

    On en redemande.

  • Se dissoudre en mots...

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    Mr. Gwyn d'Alessandro Baricco

    éd. Gallimard, 18.50€

    Le romancier britannique Jasper Gwyn décide d’abandonner son art alors qu’il est au sommet de sa gloire. Il abandonne la littérature. Les relances désespérées son agent littéraire, n’y feront rien : sa décision est prise, il va s’agir à présent de disparaître des journaux, des médias, du petit monde littéraire et devenir très peu près avoir été beaucoup.

    Dans un premier temps Gwyn disparait  complètement et pendant de longues semaines il ne donne quasiment plus signe de vie. Mais un artiste peut-il échapper à son art ? Un écrivain peut-il faire autre chose qu’écrire ? Au bout de plusieurs mois, le manque apparaît dans la vie de Gwyn. Le besoin d’écrire est là, physique, et l’artiste va devoir trouver un moyen de le soulager sans revenir sur sa décision initiale de ne plus revenir au roman car cette vie d’avant, elle, ne lui manque pas.

    C’est au hasard d’un portrait exposé dans la vitrine d’un galeriste qu’une idée de génie lui vient : à la manière d’un portait peint, lui aussi fera des portraits et saura saisir le secret de ses modèles comme ont su le faire les plus grands peintres au fil du temps. Mais bien sûr, ses peintures à lui seront écrites… Il fallait y penser ! Il va inventer le gwyn.bariccoportrait écrit et sa vie, à se moment là précisément va changer du tout au tout !

    M. Gwyn est un magnifique roman qui nous entraîne au plus près de l’inquiétude et de la joie artistique. Cette histoire qui rappelle Le Chef d’œuvre inconnu de Balzac est un vrai bonheur de lecture, d’élégance et de tendresse pour dire le projet d’un homme qui au fur et à mesure que le roman progresse s’efface de l’histoire même qui lui est consacrée ! Un véritable tour de passe-passe à découvrir de toute urgence !

  • Petit meurtre en Toscane.

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    éd. 10/18 Cristian Bourgois    6.60 €

    Quand la police, représentée par « l’illustrissime commissaire Fusco », homme prétentieux, arrogant, susceptible, obstiné et vaniteux, pense avoir rapidement bouclé l’enquête du meurtre de cette jeune demoiselle aux mœurs délurées dont le corps a été retrouvé dans une poubelle  au petit matin au sortir d’une boite de nuit, c’est au tour de Massimo et de ses amis de prendre les affaires en main afin d’éclaircir précisément le fond de cette histoire.

    Massimo, c’est le patron lettré du bar à côté duquel le cadavre a été découvert. C’est pas qu’il aime fourrer ses son nez dans les problèmes des autres, non, il est même plutôt du genre paisible dans son établissement à deux pas des plages toscanes, pas très loin de Livourne, mais bon ! y a quelque chose qui colle pas dans cette affaire… Des questions restent en suspens, non réglées et Massimo il peut pas s’empêcher d’y penser tout haut avec ses copains attablés un peu plus loin, cartes en mains prêts à se lancer dans une énième partie de briscola tout en devisant du temps qu’il fait et en éventant les ragots qu’ils ont eux-mêmes découvert au fond de leur verre… Car il les aime bien ces papys là (et oui, au fait, les amis en question ont tous près de 80 ans) et même s’il se prend souvent le bec avec eux, il y a toujours du bon à piocher dans leurs bavardages livrés à la brise étouffante.

    La brisola à cinq est donc le petit polar idéal pour bien commencer l’été ! Une vraie enquête, des répliques d’une drôlerie imparable et des nanas toutes mieux gaulées les unes que les autres… Allez vous aussi faire un tour du côté du BarLume, et si vous évitez de demander au patron un café en plein milieu d’après-midi alors qu’il fait déjà je ne sais pas combien de degrés à l’ombre du bar, vous risquez de passer un sacrément bon moment ! Et peut-être même que vous allez vous faire de nouveaux amis avec des cannes.

    Premier opus de la série des retraités au BarLume, ces polars de Marco Malvaldo ont connu un succès critique et commercial retentissant en Italie !

  • romantique, désinvolte ou criminel... choisissez votre héros !

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    L'autre pays de Sébastien Berlandis

    éd. Stock "La forêt", 13€

    Lire un récit de la collection La forêt, chez Stock est souvent l’occasion de découvrir une petite merveille d’intimité. En voici à nouveau la preuve avec ce deuxième texte de Sébastien Berlendis, que l’on se plait à suivre sur les routes italiennes, de Turin à la province de Matera en passant par Ferrare, Rimini ou San Pietro.

    Dans un flou artistique envoûtant, l’auteur suit la trace de ses ancêtres, de ses souvenirs, et d’un amour évidemment perdu. Il nous offre des instantanés  de plages presque désertes, de ruelles à contre jour aux silhouettes anonymes, en prenant soin d’ « esquiver les tours d’immeubles » afin que subsiste une impression de beauté forte et volatile. Emprunt d’un romantisme authentique, tout en rupture et délicatesse, cette succession de courtes strophes sont autant de petites séquences qui forment un tout, à la manière d’un court-métrage.

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    Le périple se terminera à Braco, ville abandonnée aux ruines évocatrices où subsistent les vestiges de son histoire. Son autre pays.

    L'homme désœuvré de Yusuf Atilgan

    éd. Actes Sud 22€ tard. du turc

    Dans les rues d'Istanbul, un homme observe les autres en espérant un peu de nouveauté pour que se casse enfin la mécanique des habitudes. Rentier oisif et désœuvré, il passe la plupart de son temps à voler quelques baisers aux demoiselles de son goût au cas où, sait-on jamais, un peu d'amour se cacherait sous un jupon. Il joue au chat et à la souris avec les sentiments, s'invente sa propre liberté au nez et à la barbe des passants . Souvent il rit tout seul ou dialogue avec lui-même, fréquente les ateliers d'art à goûter les couleurs mais se perd tous les jours un peu plus, rongé qu'il est par un conformisme qui l’écœure.

    L'amour absolu existe, il le sait, seulement il reste introuvable et le constat l'accable car finalement, il est « absurde d'espérer trouver du nouveau dans la vie des hommes».

    Ecrit à la fin des années 50 ce texte d'une richesse stylistique et idéologique rare propose avec talent un peu de désordre et de jouissance dans une république kémaliste figée et autoritaire.

     

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    L'affaire Collini de Ferdinand Von Schirach

    éd. Gallimard 16.90€ trad. de l'allemand

    Auteur sur le tard de nouvelles criminelles sidérantes, Ferdinand von Schirach passe au roman avec un livre percutant qui dénonce l’indulgence judiciaire avec laquelle la criminalité nazie fut traitée par la justice allemande.

    Mai 2001. Caspar Lienen, jeune avocat au barreau de Tiergarten, est commis d’office à la défense de Fabrizio Collini, un homme d’une soixantaine d’années qui reconnait avoir sauvagement assassiné Hans Meyer, un vieil industriel respecté. L’affaire semble donc entendue et devrait être rapidement expédiée puisque tout confirme la version de cet immigré italien, lequel refuse cependant de donner un mobile à son geste. Obsédé par la défense de son client, Caspar tient à éclaircir cette question du mobile et un détail qui avait jusqu’ici échappé à tout le monde va récompenser l’obstination du jeune avocat, et faire subitement basculer le procès dans une dimension totalement inattendue !

    Avocat allemand spécialisé en droit criminel, Ferdinand von Schirach est déjà connu en France pour Crimes et Coupables, deux recueils de nouvelles parus chez Gallimard, sidérants tant par la concision et la sécheresse du style employé que par la puissance d’évocation des faits rapportés. Inspirées d’affaires authentiques, von Schirach en à fait de véritables bijoux d’analyse, du point de vue de la psychologie humaine comme de la mécanique judiciaire. Avec ce court premier roman et cette même écriture pour le moins lapidaire, il questionne à nouveau la banalité du crime. Mais s’il s’attarde plus longuement sur cette affaire, c’est que ce crime là, justement n’est pas aussi banal qu’il en à l’air et nous renvoie - et avec quelle efficacité ! - aux heures les plus sombres de l’histoire allemande…

    La question de l’indulgence judiciaire à l’égard des criminels de guerre nazis dans l’immédiat après-guerre et la problématique de la prescription de ces crimes deviennent alors le véritable sujet de ce livre écrit par celui qui ne peut oublier que son grand-père, Baldur von Schirach, fut le « grand » chef des jeunesses hitlériennes…

     

    Ces critiques, ainsi que plein d'autres, sont à retrouver dans le nouveau numéro de PAGE des libraires disponible à la librairie.

  • J'aaadooore cette bédé !!!

    backderf,punk,rock,mobile,homes,ça,là,dahmerPunk Rock & mobile homes de Derf Backderf

    Ed. Ça et là         19€

    Après Mon ami Dahmer parue en 2013, fascinante bande dessinée qui revenait sur ces années lycée durant lesquelles l’auteur avait côtoyé de très près celui qui allait devenir l’un des pires tueurs en série aux Etats-Unis, Derf Backderf réapparaît chez Ça et là avec un récit tout aussi « Amérique profonde » qui gagne en humour ce qu’il perd en malaise. Et c’est un vrai bonheur !

    Punk Rock & mobile homes est le portrait d’un jeune homme haut en couleur dans une ville qui a perdu les siennes. La ville, c’est Akron, Ohio, au début des années 80. Une ville que l’on appelle aussi Rubber City, la ville du caoutchouc, en raison de l’importante concentration d’usines de fabrication de roues et de pneus. Enfin ça, c’était avant. Avant la crise de l’automobile, avant le chômage. Une ville abandonnée où, symbole de la décadence certainement (…) il arrive aux banques de se transformer en boites punk ! Et c’est précisément là que se déroule notre histoire, dans The bank, une salle de concert mythique qui, comme par miracle, verra passer en quelques mois le meilleur de la scène punk rock. Les Ramones, Klaus Nomi, Wendy O. Williams, Joe strummer, Ian Dury et le critique musical Lester Bangs. Ils apparaissent backderf,punk,rock,mobile,homestous dans cette BD et tous ont affaire au véritable héros de l’histoire : Otto Pizcok qui se fait appeler aussi, « le Baron ». Un grand dadais de 18 ans, trombone dans la fanfare du coin. Pas exactement un punk tel qu’on les imagine en effet. Mais la suite nous prouvera que tel n’est pas celui que l’on croyait être… et ça va être un festival !

    Sur près de 150 pages, Punk Rock & mobile homes est le portrait régressif, potache et  testostéroné d’un mec qui n’en a pas l’air mais qui, au contact de cette musique qui n’aime rien, va s’épanouir et connaître l’amitié, l’amour et la gloire au micro ! C’est aussi le portrait d’une jeunesse qui prend conscience avec effroi et dégoût que le pays s’est donné à la pire baudruche que la politique spectacle n’ait encore jamais gonflée : Ronald Reagan ! Les malheureux, s’ils savaient W. Bush attendait son heure…

  • Gros gros gros coups de cœur du début d'année !

    kerangal, vivants, réparer, maylis, verticales, don, organesRéparer les vivants de Maylis de Kerangal

    éd. Verticales, 18.90

    En 2010 Maylis de Kerangal avait écrit Naissance d'un pont (éd. Verticales et Folio) , un roman passionnant qui racontait la construction d'un pont et la vie des hommes et des femmes qui agissaient pour sa construction au fur et à mesure que ceux-ci entraient dans ce mouvement bâtisseur. Elle racontait donc un mouvement, une trajectoire depuis la rive d'un fleuve vers la rive opposée.

    Voici à présent avec le magnifique Réparer les vivants l’histoire d’un cœur qui change de corps. Qui quitte accidentellement, au petit matin d'une sortie de route, celui d’un jeune homme plein de vie, et trouve refuge, le soir venu, dans celui d’une femme d’une cinquantaine d’années qui finissait par ne plus y croire.

    Ce livre est donc l’histoire d’une trajectoire. Et comme une pierre plate lancée sur l’eau d’une certaine manière produit des ricochets, provoquant à chaque rebond un fracas sur l’onde, Maylis de Kerangal suit ce parcours au plus près de celles et ceux que ce cœur kerangal, maylis, réparer, vivants, verticalesébranle. Avec une grande pudeur, et sans jamais ne rien épargner à son lecteur, elle convoque la douleur des parents et de l’amour confrontés à l’irrémédiable disparition. Et la question du don, qui est aussitôt posée. Urgente. Elle raconte la mécanique médicale qui se met en branle. Suite de gestes magnifiques et fragiles accomplis par des femmes et des hommes qui se raccrochent à leur art pour donner le meilleur d’eux-mêmes.

    Réparer les vivants va marquer cette année littéraire, c'est certain. Maylis de Kerangal prend place avec ce livre auprès d'écrivains comme Jérôme Ferrari, Laurent Mauvignier ou Emmanuel Carrère qui donnent eux aussi, à présent, ce qu'ils ont de meilleur. Et c'est beau.

    C’est tellement bien écrit, on ne devrait pas pleurer comme ça.

    fusaro, philippe, aimer, fatigue, olivierAimer Fatigue de Philippe Fusaro

    éd. de l'Olivier,15€

    Il y a plusieurs façons de faire avec les clichés. On peut y céder sans s’en rendre compte. On peut se montrer plus malin qu’eux et briller à leurs dépend. Et puis on peut faire comme Philippe Fusaro dans Aimer fatigue : les magnifier.

    Tanger au début des années 70. L’hôtel Minzah est le lieu où se sont déjà trouvés, quand le roman commence, Lulù, jeune actrice italienne en manque de rôle, etLa Spia, espion à la petite semaine qui est justement en train de lui vernir les ongles des pieds au rouge carmin. Dans la chambre d’à côté, un écrivain américain, malheureux comme la mort s’est, comme chaque soir, assommé de rhum-coco et de barbituriques. Et voilà planté le décor en carton pâte : une actrice, un espion, un écrivain avec pour cadre un superbe hôtel.

    Il se dégage pourtant immédiatement un charme incroyable de ce roman de Fusaro qui s’applique, avec la petite musique qui lui sert d’écriture, à rendre avec sensualité l’histoire d’une complicité solaire. Une chaleur bienfaisante, une main sur l’épaule, des petits riens qui par petites touches, relèvent l’écrivain en détresse. Tout semblait donc foutu, et un ami paraît. On peut donc faire l'amour comme on fait l'amitié...

    Un vrai bonheur de roman ce Aimer fatigue qui se lit le sourire aux lèvres.

    louis, edouard, bellegueule, eddy, finir, seuil, homosexualitéEn finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis

    Ed. du Seuil, 17€

    « Il est bizarre Eddy avec ses manières de tapette. Il pleure tout le temps ! Pourquoi il est comme ça ? Il fout la honte à toute la famille ! C’est un mec oui ou merde ?! Y peut pas arrêter avec ses grands gestes de folle ? »

    En fait, c’est la stupéfaction qui demeure longtemps encore après avoir refermé En finir avec Eddy Bellegueule. L’impression d’avoir lu un livre écrit avec un sentiment de nécessité comme on en rencontre rarement. Ce qui reste, c’est cette impression d’avoir traversé un roman d’un autre siècle, embourbé dans une France d’avant, une France que l’on ne veut plus voir, dont on aurait un peu honte et dont il n’y a vraiment aucune raison d’être fier. Une France refoulée qu’Edouard Louis nous balance magnifiquement en pleine figure et que l’on a tellement de mal à admettre comme contemporaine à la notre. Et pourtant ! Toute la misère de ce roman s’est épanouie en Picardie durant la grosse dizaine d’années qui vient de passer…

    Car Eddy Bellegueule a bel et bien existé. Eddy Bellegueule, c’était le nom d’Edouard Louis, l’auteur de ce livre, avant qu’il n’en change. Il a grandi dans un village oublié, au sein d’une famille recomposée de sept enfants, survivant tant bien que mal avec 700€ d’allocations. Une indigence de moyens qui n’avait d’équivalent que la crasse intellectuelle et sentimentale prospèrant sous ce toit. Des gens simples, fiers de l’être en apparence. Une mère qui ne « joue pas à la Madame », un père qui n’aime ni les pédés ni les arabes sans en voir beaucoup dans les environs d’ailleurs. Il s’agit surtout de gens qui ne s’aiment pas, qui ne savent pas aimer, comme s’ils étaient amputés des sentiments. Et cette douleur les fait énormément souffrir. Trop de poids pèse sur eux. Trop de conventions de classe leur colle à la peau comme cette inévitable odeur de frittes. Comment pourraient-ils donc reconnaître et admettre qu’une « tapette » vit parmi eux ? Eddy Bellegueule va devoir trahir tout un univers pour devenir Edouard Louis, et assumer envers et contre tout l’homme qu’il a toujours été.

    Un premier roman d'une force et d'une maîtrise impressionnante par un auteur de 22 ans.

     

    mingarelli, stock, homme, soifL'homme qui avait soif d'Hubert Mingarelli

    éd. Stock, 16€
     

    Lire un roman d’Hubert Mingarelli c’est avoir la certitude de ne pas être déçu. Un plaisir brut taillé par les mots qui aiguisent les sens.

    Voici l’histoire d’Hisao : l’homme qui avait soif à force de manquer d’eau dans les montagnes japonaises où il s’était terré avec son ami Takeshi pour se cacher des bombardements américains. Ils s’y croyaient «protégés des ombres» pourtant la poussière et l’obscurité auront raison des deux soldats. Takeschi y laissera la vie. Pour Hisao il s’agira de fuir les ténèbres. Démobilisé mais hanté par la figure de son double, il part rejoindre sa future épouse encore inconnue avec pour tout bagage un œuf de jade comme cadeau de mariage. Mais le train s’arrête et le goutte à goutte d’un robinet extérieur le force à obéir à la soif qui le domine.

    Et Hisao court derrière le train qui redémarre, il court derrière une promesse et au devant des cauchemars qui l’oppressent.

    De gares en rencontres il touchera au but sans parvenir à s’éloigner de son traumatisme. Certes le thème est grave mais le texte est lui d’une légèreté et d’une puissance telles qu’il s’en dégage une immense force poétique.

    Hubert Mingarelli habite ses personnages, les connait suffisamment pour pouvoir nous les décrire le plus précisément du monde en seulement trois mots.

    Toute la pudeur, l’humilité et le talent d’un de nos plus grands auteurs en seulement 155 pages. Chapeau bas.



  • Instantanés de poésie

    polaroïds, richeux, marie, wespierser

    Il suffit de s’asseoir là où personne ne s'assoie jamais, de pencher la tête de telle ou telle façon, de laisser la réalité passer au filtre de son humeur du jour pour voir le monde le plus banal sous un jour complètement différent. Je vous souhaite avec insistance de lire ce livre de Marie Richeux et vous verrez que la poésie est là, très loin des rimes, tout près de vous.

    Polaroïds de Marie Richeux

    Ed. Sabine Wespieser 17€

    Près de 70 polaroïds. Lus à toute vitesse (mais chacun fera comme il veut). Et voilà que je ressors ébloui par l’expérience. La poésie comme je l’aime. Pas celle mal rimée qu’on cueille et foire en recueils. Non, celle qui parle aux yeux et révèle le monde devant lequel on passe, et que l’on ne voit pas. Marie Richeux apparaît alors avec ses mots et, l’instant d’un instant, en une trentaine de lignes, elle saisit, révèle ce qui était là de détails, d’odeurs et de couleurs. C’était là et on ne le savait pas. Quelques lignes plus tard, l’éblouissement du flash passé, on jubile d’avoir tout vu. Dit comme ça, la réalité, même la plus crasse, laisse une larme.richeux, marie, polaroïds, wespieser,

    La poésie c’est ce qui est là, gratuit, inutile, pour personne mais que quelqu’un voit. Regardez cet arbre au milieu du jardin d’une maison parfaitement convenable, il a deux cordes et « comme personne n’a voulu se pendre, on en a fait une balançoire ». Par bonheur un enfant de 12 ans va en tomber.

    Je ne connais rien de plus beau.