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16/04/2016

Des nouvelles de la Grèce.

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Ça va aller, tu vas voir

de Christos Ikonomou

trad. du Grec par Michel Volkowitch

éd. Quidam 20€

Ils sont chômeurs fraîchement élus, travailleurs précaires, fabricants de glace, retraités sans le sou, femme de ménage à l’hôpital… Ils sont grecs. Leur pays est en crise et tandis que certains, que l’on ne voit jamais entre ces pages, s’en sortent plutôt bien, eux surnagent en se demandant pendant encore combien de temps ils vont pouvoir garder la tête hors de l’eau.

Garder la tête hors de l’eau, c’est vraiment ça l’image, car les personnages de ce recueil de nouvelles sont comme les naufragés d’un pays qui sombre lentement mais sûrement et à qui l’on dit qu’il n’y a plus de place dans les canots de sauvetage. On y pense forcément quand on fait la queue avec ce type qui attend son salaire depuis deux mois « et quand ça va être ton tour, on te dit que c’est fini, qu’il n’y a plus d’argent, revenez la semaine prochaine ». Quand les temps sont durs, garder la tête hors de l’eau, c’est déjà pas mal. En lisant ce recueil, on pense forcément au recueil de nouvelles d’Olivier Adam qui avait écrit Passer l’hiver en 2004. « Passer l’hiver », « garder la tête hors de l’eau », voici deux écrivains frères, des écrivains des petites victoires de la dignité.

Publié en Grèce en 2010. Ça va aller, tu vas voir est l’œuvre d’un ikonomou, chrystos, quidam, grèceauteur-caisse de résonance qui perçoit le pouls de son pays et sait trouver les mots pour dire ce qui ne va pas quand les citoyens eux-mêmes restent sans voix. Ainsi cet homme à la Sempé qui n’en peut plus et qui un jour prend une pancarte sur laquelle rien n’est écrit et s’en va exhiber « le vide incroyable » qui l’habite. Une colère sans mot. Au-delà des mots ? Il y a dans ce livre des gens qui veulent gueuler mais n’y arrivent pas ! Ils aimeraient s’en prendre à quelqu’un mais ils ne savent pas à qui. Les riches, les puissants, les politiques, on ne les croise pas dans la vie des personnages de Chistos Ikonomou. Ils sont inatteignables et dès qu’on les approche d’un peu trop, la police et là justice sont là pour vous humilier et vous envoyer pour un petit séjour derrière les barreaux. Alors, on se méfie entre pauvres, entre dépossédés, entre mendiants d’allocations. La nouvelle qui ouvre le livre, à cet égard, est bouleversante. Une femme lave sa salade et repense à l’homme avec lequel elle vivait depuis quelques mois, elle travaillant, mettant patiemment chaque jour dans un petit cochon rose quelques pièces arrachées au quotidien, tandis que lui l’incitait chaque soir à « nourrir » la bête…Eh, bien cet amant est parti sans dire un mot le jour même avec le petit cochon rose et les quoi ? 800 ? 900 euros ? qu’il contenait… Alors elle pense « Si nous les pauvres faisons des choses pareilles à des pauvres, qu’est-ce que les riches doivent nous faire ? ».

Les temps sont durs mais Ikonomou ne cède que très rarement au désespoir. Ses personnages sont saisis dans une mauvaises passe au cœur d’un pays lui-même dans une très mauvaise passe, mais lorsqu’on les quitte, on sent qu’il leur reste encore suffisamment de dignité pour se battre. Le titre du recueil est évocateur de ce point de vue là.

Comme à la fin d’une lecture d’un recueil de Raymond Carver, il nous reste plein d’images d’un livre pareil : une femme qui lave une salade, obstinément, un homme qui s’en veut du décès de sa femme à l’hôpital parce qu’il n’était pas là pour garantir les frais, des retraités passant la nuit à s’engueuler en attendant des bureaux de la Sécu, une bite d’amarrage qui sourit puis qui pleure, un couple exproprié qui s’apprête à partir en Bulgarie, un clébard enragé qui va tout faire foiré, un garçon qui parle aux chats et veille sur le quartier, un père qui erre à la recherche d’une idée pour glaner quelques pièces et acheter à son garçon resté chez lui un œuf Kinder pour Pâques… Plein d’images.

Ça se passe en Grèce, mais cela se passe un peu partout ailleurs en Europe en ce moment et en cela, Ikonomou touche juste. Vous allez être secoués par cette lecture, mais peut-être en sortirez vous aussi avec un sentiment de fraternité renforcé et une envie de combattre décuplée. Voici un livre indispensable qui, comme le dit l’auteur lui-même, « montre le combat de l’homme pour ne pas perdre son humanité dans un monde qui devient sans cesse de moins en moins humain ».

 

François

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